lundi 17 novembre 2008

Vers la fin des illusions socialos-vertes?

Décidément les Verts n'en finissent pas de se décalquer sur leur grand frère socialiste. Un Congrès suit l'autre. Six motions à Reims, pour le PS. Six motions à Lille, pour les Verts. Pas de majorité en Champagne; pas davantage chez les Ch'tis. Le PS se perd et se cherche. Les Verts se cherchent et se perdent. Vont-ils se retrouver chez... Martine Aubry, maire de Lille?


La similitude n'est pas qu'apparente. Quatre motions émergeaient chez les socialistes : entre 18 et 30%. Quatre aussi chez les Verts entre 14 et 28%. Cécile Duflot, en tête est toute grâce, comme Ségolène. Dominique Voynet est l'élue d'une très grande ville comme Martine Aubry. Yves Cochet est un grand solitaire déçu, comme Bertrand Delanoë. N'insistons pas trop : le pendant de Benoît Hamon est difficile à trouver, à moins d'aller chercher, à presque 12%, la motion que défendait Yves Contassot...



Comparaison n'est pas raison. Les socialistes vont soit porter Ségolène Royal à la tête d'une formation tournée alors vers la démocratie à l'américaine, "people" et présidentialiste, soit se choisir une forte tête capable de régénérer le parti de Jaurès qui n'avait plus de base populaire. Avec l'aide de la gauche dite réelle, très minoritaire et encore bien traditionnelle, celle qui va se compter d'abord sur Benoît Hamon, ça devrait passer pour la fille de Jacques Delors. La guerre des roses devrait donc s'achever, après force égratignures, par la défaite de celle qui devait gagner.

Les Verts, eux, sont en apné. L'oxygène verte est surabondante et pourtant ils manquent d'air. Ils ne comprennent pas que l'écologie soit triomphante et eux sans influence. L'alliance de la carpe et du lapin devrait pourtant leur assurer un succès mince mais acceptable aux prochaines Européennes, et cela devrait suffire à sauver l'équipe Dufflot. Voynet rongera son frein, à moins qu'elle ne réussisse un coup à la Delanoë, en faisant perdre une rivale à défaut de pouvoir faire gagner quelqu'un de ses proches.



Sur les deux partis aura soufflé un petit vent venant de la gauche. En bon navigateurs, les politiciens des deux esquifs auront su détourner le souffle et faire gonfler les voiles qui emportent non au large (c'est bien trop dangereux) mais vers des ports où caboter, où se montrer, où faire emplettes dans les magasins à élections.

Cette mascarade qui fait rire de la politique n'est pourtant pas drôle du tout. De vrais questions politiques sont à aborder autrement qu'en se cherchant des places dans les médias, les urnes, les sièges des partis et les hémcycles d'assemblées. On continue de confondre les moyens et les fins.

C'est la vie, dure, belle et cruelle qui va bousculer tous les beaux parleurs et les belles parleuses, incapables d'oser sortir des cadres de pensée où, ensemble, ils stagnent, débordés qu'ils sont par une évolution écologique et économique qui n'a jamais été aussi bouleversante.



Patience! D'ici quelques mois, tout ce théâtre, avec ses représentants et ses représentations d'un autre âge, qui occupent encore les journalistes aujourd'hui, semblera dérisoire, vieillot et inadéquat.

Que de temps perdu... À chacun maintenant d'oser créer et dire comment sortir de ces impasses, au risque de l'erreur, au risque du ridicule. Ce ne sera jamais pire que ce que nous avons connu, jusqu'à présent
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samedi 15 novembre 2008

Du G8 au G vain.


L'économie mondiale n'est-elle qu'un supermarché?

Aujourd'hui, Debelyou, en fin de parcours, accueille les représentants de vingt États-nations pesant les deux tiers de la population mondiale et fournissant 90% de l'activité économique.

On admet donc que la prétention des huit États les plus industrialisés à faire la pluie et le beau temps en économie ne peut que prendre fin. Ce serait une bonne nouvelle si l'on ne constatait que ces vingt "Grands" oublient le dernier tiers des humains et, en nombre d'États représentés à l'ONU, les quelques 190 autres États, (sans compter les nations sans États et les États non présents à l'ONU).

Au reste, est-ce bien du sort des Terriens que les porte-parole des États présents au G20 vont se préoccuper? Entre les régulateurs et les dérégulateurs, si le débat est vif, il ne porte pas sur le fond de la crise systémique mais sur le meilleur moyen de sauver ce système. Entre Sarkozy, qui veut repenser le capitalisme, et Bush qui voit dans toute régulation financière mondiale une "dérive collectiviste, protectionniste et défaitiste", il y a débat sur les moyens, pas sur les fins.

La "relance concertée de la croissance" que le G20 pourrait annoncer renvoie tous les partenaires à la sempiternelle question écologique : peut-on décider de produire plus quand les limites sont atteintes? Peut-on, surtout, continuer à produire davantage ce qui était produit jusqu'à présent, dès lors qu'on sait que ne consomment pas assez les absents du G20 tandis que les présents, notamment ceux qui viennent du G8, consomment trop, et mal, au risque d'affamer des centaines de millions de personnes?

Tant que le G8 ou le G20 ne se préoccuperont pas du "G tous", ce sera une rencontre prestigieuse de plus pour rien, un G vain.

La crise est un mal pour un bien : elle oblige à se poser les questions qu'on ne voulait pas poser. Entre la surveillance des marchés (par qui et pour qui?) et la liberté des marchés (au profit de qui?), entre le socialisme mondialisé et le le libéralisme sans contrôle, y a-t-il un intermédiaire ou faut-il, résolument, rechercher une troisième voie qui évite les écueils de l'étatisme et de la loi de la jungle. Celui qui organisera la société humaine sera-t-il, encore et toujours, le plus fort ou le plus riche? À moins que ce ne soit les deux à la fois, le mieux armé des États étant, bien sûr, étroitement lié aux plus fortunés!

Aucune volonté politique n'a, jusqu'à présent, permis de s'avancer dans cette troisième voie qui ne serait ni la planification autoritaire (qui, du reste, a historiquement échoué), ni le libéralisme effréné (qui semble, -il faut y insister-, avoir atteint ses limites). Il y a crise, surtout, parce que l'on ne sait que faire. Aux opinions, prises à témoin, on ment effrontément : en quelques mois, on lui a fait savoir qu'on était passé d'un monde de facilités à un autre monde, d'austérité, mais on veut, en même temps, faire croire que c'est conjoncturel et que, tôt ou tard, on sortira de ce tunnel dans lequel on vient d'entrer!

Les tunnels sont, certes, faits pour qu'on en sorte, l'ennui est que non seulement on n'en connaît pas la longueur, mais que l'on ignore si la machine économique, en s'étouffant, ne risque pas de nous y immobiliser! Michel Rocard a beau rappeler que "s'il y avait une autre économie possible que l'économie de marché, ça se saurait", il confond deux ignorances : celle de ceux qui croient encore à la possibilité de remplacer l'économie capitaliste par l'économie étatisée, soit disant au nom de l'intérêt de tous, et l'autre ignorance, celle de ceux qui pensent que puisque l'économie soviétisée a échoué, l'économie capitaliste est devenue irremplaçable. Dès lors, aucune alternative politique n'est plus concevable.

On comprend mieux la souplesse et l'adaptabilité des politiciens, de droite (quelle droite?) comme de gauche (quelle gauche?) qui, de Sarkozy à Strauss-Kahn, ne pensent qu'à faire mieux fonctionner le système, pas à le remplacer, quitte à modifier un peu, voire beaucoup, leur discours. Pour l'un, qui est, il est vrai, à la tête d'un État, les pouvoirs publics doivent garantir le bon fonctionnement des outils bancaires indispensables au développement économique capitaliste; pour l'autre qui est, il est vrai aussi, à la tête du Fonds monétaire international, il est de l'intérêt du capitalisme de ne pas sacrifier, de façon irresponsable, les besoins sociaux des populations.

Quant à chercher comment échapper au dilemme : plus d'efficacité et moins de justice ou moins de justice et plus d'efficacité, il n'en est pas question. Ce serait lâcher la proie pour l'ombre. Alors...? Alors, seule une crise titanesque peut contraindre à sortir de cette quadrature du cercle. Les hommes vont devoir inventer ce qu'ils ne savent ni penser ni faire. L'angoisse planétaire tient à ce que l'on ne sait encore quand cette révolution, indispensable et sans cesse retardée, va commencer. À moins que la dite révolution, silencieuse, lente, masquée et verte n'ait déjà commencé, à l'insu de la majorité des hommes.


Au G.vain les savants bavardages n'y pourront rien. On ne reviendra pas en arrière. Et cela en dépit des risques d'une marche vers l'avenir qui nous conduit... l'on ne sait où. Une planète limitée mais entière, habitée par des hommes limités mais solidaires, restera habitable si, et seulement si, tous ses habitants s'en donnent les moyens actualisés intégrant modération et paratage. Et ce n'est pas encore fait...


Une Terre déchirée, un symbole parlant mais inconcevable : aucun homme ne serait là pour la voir!

À quel prix va s'effectuer cette prise de conscience urgente et nécessaire, sans égale au cours de l'histoire humaine?

mardi 11 novembre 2008

De la démocratie participative à la démocratie sans qualificatif.



Si le soixantième anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, dans quelques semaines, se limitait à faire entendre de beaux, de grands et d’émouvants discours, on oublierait vite cette nouvelle commémoration, mais on resterait englué dans ce nouveau contexte planétaire, économique et politique, très douloureux, dont l'inhumanité va aller croissant.

Entre la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789 et la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme du 10 décembre 1948, il y a un énorme écart dans l'espace: celui de l'universalité, un long écart dans le temps de près de 160 ans, mais il n'y a guère d'écart politique : les deux textes concernent bien tous les hommes, où qu'ils vivent sur Terre.

Pourtant, si ce concept d'universalité contient une espérance et une charge émotive dont Beethoven était empli en composant le final de sa 9ème Symphonie, devenu l’hymne de L’Europe, il contient aussi une ambiguïté sans pareille parce qu'il a permis de confondre cosmopolitisme politique et mondialisation économique. Dès l’Empire napoléonien, il a servi aussi, à justifier le droit de conquête au nom de l’universalité des valeurs nées de la Révolution française.

Le cosmopolitisme n'a jamais eu bonne presse : il signifie, pour beaucoup, notamment à l’extrême droite de l’échiquier politique, apatride ou pire : antipatriote! La mondialisation, au contraire, avait, ces dernières années, été considérée comme un processus d'unification économique et culturel irréversible autant qu'inéluctable. De nouveau l’Empire cherchait à s’emparer du monde entier.

L'altermondialisme, qui a tenté de jeter un pont entre la mondialisation et le cosmopolitisme en distinguant l’unité du monde et l’unification du monde, reste soumis à la critique des tenants fanatiques ou hypocrites du patriotisme. On a beau tenter d'établir une forte distinction entre le patriotisme et le nationalisme, il n'empêche que la politique triomphante est encore celle de l'exaltation du sentiment patriotique et national tout à la fois. On le constate aux USA, actuellement, après la victoire électorale historique de Barack Hussein Obama ; on le constate partout ailleurs aussi, là où la recherche d'une identité politique s'appuie sur la reconnaissance d'une appartenance à un peuple et à une terre.

À l'approche du 10 décembre 2008, il est plus que temps de replacer les repères qui permettent d'échapper tant au "droitdel'hommisme" qu'à la culture du clan, élargi à l'État-nation. Le premier de ces repères est que tout citoyen conscient est un citoyen du monde. Le second de ces repères est que nous vivons sur une planète close et finie ; l'hospitalité est plus que notre loi, c'est la condition même de notre survie. Le troisième de ces repères est que cette planète n'est pas un objet à conquérir et à dominer, c'est le lieu qui nous est donné en partage, la Terre dont nous sommes non les maîtres mais les hôtes. Le quatrième de ces repères, enfin, est que l'unité des hommes et leur diversité non seulement ne s'opposent pas, mais constituent, ensemble, le fondement même de la paix.

L'idée selon laquelle l'occident serait détenteur de la légitimité universelle est morte . La conception de la démocratie qui est fondée sur la délégation de pouvoir à des élites élues est dépassée. L'approche de la propriété considérée comme une réserve de biens ayant ses détenteurs légitimes est devenue inadéquate, car il ne s'agit plus, comme en 1789, d'arracher à l'aristocratie des richesses confisquées parce que soi-disant héréditaires, afin de les confier aux réels producteurs de richesses, il s'agit de permettre à bientôt neuf milliards d'êtres humains d'habiter, d'occuper, d'enrichir leur Terre. Le dépassement de toutes les limites productives, financières, impériales, qui vient de se produire, conduit vers la ruine généralisée. Il ne s'agit plus de commémorer des droits de l'Homme-type; il s'agit de réinstaurer, pour tous les humains, des droits qui ont été, soit abandonnés soit jamais conçus ou affirmés.

Le droit à l'accès à l'eau, par exemple, qui fait aujourd'hui question en de nombreux pays, est à annoncer comme une nouvelle obligation internationale. L'eau, au XXIe siècle va remplacer le pétrole : les peuples vont s'entretuer pour en disposer! D'une manière générale, et qu'il s'agisse de l'habitat, de la nourriture, de l'éducation ou de la protection de l'espèce humaine tout entière, il n'est plus possible de s'en tenir à une déclaration admirable, savante et ne faisant l'objet d'aucune contestation (puisqu'on peut l'interpréter et détourner à sa guise!). La crise économico-écologique, dans laquelle nous ne faisons qu'entrer, obligera vite à redire ce à quoi l'humanité du XXIe siècle a désormais droit. Et ce sera plus difficile à faire admettre que la modification des règles de fonctionnement du financement de l'économie mondiale...!

Avec l'arrivée au pouvoir d'un président noir, ou plutôt métis, à la présidence des États-Unis, on a osé parler de l'entrée dans une ère post-raciale. Même si les faits sont encore loin de confirmer cette appréciation, on peut considérer l'évènement comme une manifestation spectaculaire de l'émergence d'un droit que tous les hommes n'avaient pas encore approché: celui d'accéder, non plus pour la forme, mais en réalité, aux leviers du pouvoir d'une très grande puissance!

Reste à pénétrer dans l'ère post-occidentale. Reste à ouvrir l'espace post-productiviste. Reste à fermer non seulement Guentanamo, mais toute structure pseudo-légitime du même type dont des États s'arrogent la possession pour faire triompher, par la violence, des politiques négatrices des droits humains. Reste à oser l'ère post-capitaliste...

Comme toujours, la force politique d'un acte public dépend de son contexte. En 1948, le principal rédacteur de la Déclaration, René Cassin, s'appuyait sur le bouleversement total de la pensée humaine qu'avait engendré cette Guerre dont sortaient les peuples et qui s'était révélée d'une cruauté inimaginable.

Si la démocratie reste ce qu’elle est, elle va disparaître et l’on perdra, alors, y compris ce qu’elle recèle de positif : le droit de choisir des responsables au lieu de les subir. La démocratie qui ne serait pas participative finirait par n’être même plus représentative. La difficulté tient à ce que le suffrage, pour être universel réellement, a besoin d’associer tous les hommes aux décisions quotidiennes les concernant. Or, jusqu’à présent, nous n’avons pas su mettre en œuvre cette démocratie tout court qui ne saurait être représentative ou participative, directe ou déléguée mais qui est un travail politique à organiser constamment.

La démocratie que nous ne qualifierons donc plus, sinon pour l’appeler la démocratie réelle, va au-delà des élites, au-delà des partis, au-delà de la professionnalisation de la politique. Elle s’enseigne pas par l’école mais comme on apprend à marcher et à parler : elle est le propre de l’homme socialisé. Et c’est une éducation continue, permanente, aussi vitale qu’une transfusion. Nous manquons d’outils pour effectuer cette éducation populaire généralisée. La lutte politique par les voies traditionnelles ne suffit plus. Il faut s’avancer dans d’autres voies. Il s’agit d’inventer une efficacité politique qui soit meilleure que celle des partis (sans perdre son temps à les combattre ou dénigrer ; ils sont dépassés). Faut-il, pour cela, abandonner toute forme antérieure d’action ? En théorie, non. En pratique, peut-être, si l’on gère son temps avec économie et sagesse.

En 1789, quand naquit la démocratie en France, la pensée politique s’est appuyée sur les Droits de l’homme. À cette époque, la philosophie permettait de concevoir l’universalité mais pas de l’expérimenter. Des immensités territoriales restaient alors inconnues ou mal connues. Il fallut la domination coloniale des grandes nations européennes et l’installation des immigrés européens dans les Amériques pour qu’on approche d’une conception planétaire de notre univers politique. Deux guerres qualifiées de « mondiales » ont tué plus que des millions d’hommes ; elles ont martyrisé la démocratie qui, depuis, est devenue, et de plus en plus, un art de conduire les peuples au lieu de les laisser se préoccuper de leurs propres affaires.

En 1948, dans un sursaut, les grandes nations, victimes de l’horreur, prisonnières des crimes nazis mais aussi de la logique proprement infernale de la violence ripostant à la violence avec son sommet symbolique, à Hiroshima, ont universalisé les Droits de l’homme mais sans que la pensée politique puisse en tirer immédiatement profit. Entre le socialisme étatisé et le capitalisme privatisant, la « démocratie populaire » et la « démocratie libérale », le divorce était consommé et l’accord international fictif.

Les démocraties qui n’avaient de populaire que l’adjectif ont, l’une après l’autre, cessé d’exister après 1989. Le champ semblait libre pour la démocratie libérale. Plus d’obstacle, tout est donc permis, plus de limites au profit ! La liberté d’entreprendre était sacrée. La valeur phare de la déclaration des Droits était le droit à la propriété. Krach et crac ! En 2008, les limites du système sont brutalement apparues. Voici revenu le temps de la politique. Des citoyens aux mains nues se retrouvent devant un avenir privé de perspectives !

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le débat sur la démocratie participative. La démocratie tout court, encore une fois, ne peut être que participative, c’est-à-dire associative et partageuse. Retour à la case départ : l’universel ne veut pas dire partout, mais tous. Un homme vaut un homme. Noir, il peut présider les États-Unis d’Amérique. Président des Etats-Unis d’Amérique, et pas du monde entier, il ne pourra tout faire ce qui attend l’humanité, même avec sa puissante administration, même avec le concours des gouvernements associés autour de la pompe à incendie des pompiers pyromanes les banques.

Un nouveau temps est là, devant nous, qui nous invite à parler et à agir et pas seulement à déléguer notre parole et notre action à des représentants. Or, personne n’a appris aux citoyens à faire cela. À peine quelques coopératives ici, quelques clubs de réflexion là, des chercheurs, des palabreurs se sont préoccupés des moyens de se faire entendre.
Le premier des Droits de l’Homme, mieux appelés droits humains est, à présent, le droit d’intervenir dans l’histoire de son pays, voire dans l’histoire d’une humanité dont on est une unité, pas un individu isolé.

L’analyse est faite. Il convient, à présent, de concentrer tout l’effort sur le comment faire.


jeudi 6 novembre 2008

De la crise économico-écologique du capitalisme

"Moi, Marx, je n'étais pas marxiste, et je n'ai pas tout dit"

La crise économico-politico-financière et la crise mondiale écologique ne sont qu’une seule et même crise? Chacun admet qu’il y a une dimension écologique à cette crise mais il n’existe pas encore d’accord pour affirmer que la cause principale de la crise est écologique.

Ce n’est pas encore admis, ni analysé, mais c’est ainsi ! La multiplication des profits illimités a mis en évidence la mondialisation des limites humaines. L’immense savoir mathématique des traders, au service des banquiers, n’a pas évité et a même provoqué une déroute, c’est-à-dire l’embardée vers une nouvelle route, une voie tout autre, dont nul ne sait où elle mènera ! Toute la cacaphonie et l’agitation médiatiques, les bavardages contradictoires, qui ont entouré le surgissement de la visibilité de la crise, en septembre 2008, vont se prolonger longtemps encore, alternant les phases aiguës et les retombées d’intérêt, face à une opinion interloquée, lassée ou excédée. Mais le temps du monde infini est fini.

Si le capitalisme ne touche pas pour autant à sa fin, c’est la fin qui a touché le capitalisme. En propageant l’idée de l’infini du profit, les capitalistes se sont et nous ont donné à penser que les individus et les civilisations n’avaient pas de limites ? C’était plus qu’une illusion ; c’était une imposture. Le capitalisme peut tout à fait, à présent, mais l’on ne sait quand, se fracasser sur les limites de la planète. La catastrophe n’aura pas besoin d’urgence, ni de grand soir : elle ne sera que le terme d’un processus.

Dès lors, l’inverse du capitalisme n’est plus le socialisme. La gauche institutionnelle qui se qualifie encore de cet adjectif : socialiste, (dont elle ne sait plus quel est le contenu) n’est pas plus efficiente que la droite se réclamant du capitalisme pour faire face à une crise systémique car elle ne connaît pas de système de remplacement. Cette absence d’alternative ne garantit nullement que le capitalisme va perdurer. Ce ne serait pas la première fois, dans l’histoire de l’humanité, qu’une société déboucherait sur un vide conjoncturel avant même d’avoir restauré un contenu de civilisation. Sans repères, on ne se perd que si le ciel est sans étoiles ; que se dissipent les nuages et l’on retrouve un chemin, mais en général pas le même…

On peut voir grand tout en ayant conscience de la fin et des limites de chaque homme et de toute l’humanité ! Le monde n’est pas trop grand pour l’homme, c’est l’homme qui s’est construit trop grand pour le monde ! Connaître ses limites n’est pas un moins pour la pensée, c’est un plus de lucidité, un plus d’adaptabilité, un plus de reconnaissance de la présence incontournable d’autres humains limités. Oui, le temps du monde infini est bel et bien fini. Le « toujours plus » a atteint ses limites. Le temps du monde limité commence.

L’écologie devient, dès lors, la gestion de ces fins, du moins de celles sur lesquelles l’homme est en capacité d’agir. Cette écologie-là n’a besoin d’aucun parti ce qui ne signifie pas que l’écologie n’ait pas besoin de politique. Un parti Vert ne peut nuire, mais il ne peut plus couvrir tout le champ de la remise en cause d’un contenu de civilisation.

Nous pouvons oser dire, à présent, que le capitalisme n’est ni inéluctable ni remplaçable alors même qu’il y a quelques mois, les partis dits de gauche semblaient amenés à se convertir à l’économie de marché voire à l’idéologie libérale. Là est la nouveauté révolutionnaire. La parole est libérée. De même que nous semblons entrer, avec l’élection de Barack Hussen Obama à la présidence des États Unis d’Amérique, dans une époque post-raciale, nous sommes aux portes d’une ère post-capitaliste qui déborde très largement les temps passés de l’anticapitalisme.


mardi 4 novembre 2008

L'obamania contre Obama


Non, Obama n'a pas d'auréole.

Obama est un homme. Il n'est ni Dieu le Père ni même son Fils. Les médias, surexcités, inondent le monde entier d'informations univoques : les USA sont de retour et avec eux le capitalisme en péril. Et c'est un Quasi Noir qui va faire cela! Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.


La réalité est autre, mais on la masque. Cela troublerait trop les pauvres hommes que nous sommes! La réalité, c'est que la planète n'est pas américaine, qu'elle ne l'a jamais été, qu'on l'a cru, et qu'on veut nous le faire encore croire!

Non seulement tout n'est pas dans la puissance économique ou militaire, mais la puissance des USA s'est révélée impuissante, par deux fois, sous le gouvernement Bush : en Irak, et pour gérer la crise économico-financière qui submerge les peuples du monde entier.

Obama a besoin de temps, de modestie et de réalisme pour simplement sortir son pays de l'épreuve qu'il traverse. Charger ses épaules de toutes les espérances des Terriens, c'est le condamner à mort politiquement, à moins que ce ne soit programmer son assassinat!

Autre risque que nous fait courir l'obamania : détourner nos yeux de nos propres responsabilités, attendre de ce qui va commencer en janvier 2009, avec l'entrée du Noir à la Maison Blanche, le miracle impossible. C'est loin encore janvier 2009. Il peut se passer bien des choses d'ici là, et en particulier dans l'évolution de la situation économique et écologique qui, quoi qu'on dise, ne dépend pas principalement de ce qui se passe à Washington.

L'écoute quotidienne des radios françaises et l'annonce des informations sur la seule politique française démontre que, dans le pays dit des Droits de l'Homme, le même discours perdure, les mêmes publicités obscènes et mensongères nous inondent, les mêmes personnages politiques confisquent la parole publique. Tout a changé mais rien ne change...


Non, Obama et Sarkozy ne regardent pas dans la même direction.

Voila pourquoi, sans doute, il nous faut aller chercher le changement ailleurs, et là même d'où a surgi la crise dont le capitalisme va souffrir, et nous avec lui. Qu'il faille sortir de cet engrenage économique qui depuis des décennies a écrasé les plus pauvres des Terriens et qui, à présent, en perpétuel affamé de la richesse, s'autodévore, il n'en est pas encore question. Il ne s'est pas encore produit, sans doute, assez de malheurs pour que les peuples se dressent.

L'intérêt de l'élection probable d'Obama, c'est que l'un de ces peuples, un parmi les autres, le peuple des États-Unis, touché de plein fouet, a une réaction de survie. Obama est porteur d'un double symbole : il sera l'élu des plus affectés par les méfaits du capitalisme et l'élu du postracisme. Bien sûr, il ne pourra porter ce fardeau. Bien sûr, il trahira les espoirs mis en lui. Ce ne sera pas ses insuffisances et ses erreurs qui le mineront mais le système dont il n'est que la pièce terminale au sommet d'une hiérarchie politique.

L'obamania est à tous égards, aux USA comme ailleurs, un danger pour Barak Obama qui, pour quatre ans -on verra après!-, reçoit une charge au-dessus de ses forces. Respecter l'histoire, c'est ne pas lui demander plus qu'il ne lui est possible de donner, ou plutôt si, c'est lui demander de laisser l'histoire passer, de n'y pas faire obstacle. Elle seule, c'est à dire la conjonction de toutes les énergies éparpillées sur la planète, est à même de nous donner plus qu'une espérance lumineuse mais fugace, plus que l'élection d'un Chef d'État, un mieux vivre pour l'humanité. Il n'est que temps. C'est de l'avenir de l'espèce humaine qu'il est question et aucun génie politique, Noir ou Blanc, n'y peut faire face, à lui tout seul.


Oui, Obama a toutes raisons de se faire du souci.

lundi 27 octobre 2008

Tuer d'accord, mais pas dénigrer!

La société Taser France, importateur du pistolet à impulsions électriques Taser, a été déboutée lundi, 27 octobre, devant le TGI de Paris, de son action en "dénigrement" contre le Réseau d'alerte et d'intervention pour les droits de l'Homme (Raidh), essuyant ainsi son premier revers en justice.


Taser X-26

Cette décision est la première rendue par la justice concernant Taser France. Deux autres sont attendues fin novembre puisque la société a également assigné en diffamation Olivier Besancenot et l'hebdomadaire L'Express.

Vendre est licite, même ce qui détruit l'homme, mais il faut y mettre les formes et ne pas dire n'importe quoi! La Justice est impuissante à s'opposer à l'usage d'une arme dont le gouvernement a autorisé l'usage même pour les polices municipales!

Cette hypocrisie lève le cœur. Le fond de la question tient en ceci : la politique répressive qui prétend soutenir l'ordre public pousse à se doter des moyens toujours plus "efficaces" de pour mettre hors d'état de nuire les menaçants autant que les délinquants; des commerçants cyniques en tirent évidemment profit. L'accident, dès lors, rode, et le traumatisme physique ou psychologique (voire les deux à la fois) peut conduire aux portes de la mort...

Sources : AFP et htpp://www.raidh.org

vendredi 24 octobre 2008

Nous aussi sommes suspendus au couvercle de la cuve...

Lors d'une opération de déchargement de combustible dans l'unité de production n°2 de la centrale exploitée par EDF à Saint-Paul-Trois-Château (Drôme) le 2 septembre, deux des 157 assemblages de combustible d'uranium étaient restés suspendus, accrochés au couvercle de la cuve, désengagés au deux-tiers du coeur. Cela fait bientôt deux mois que ça dure. Personne n'en parle. Un tel accident ne s'était produit qu'à Nogent sur Seine. Il avait été réglé plus vite! Le risque n'est pas négligeable. Au contraire : ou bien ce ne sera rien, ou bien ce sera très grave. Pour l'instant la technique est impuissante face à la complexité des manœuvres à entreprendre. Le génie des ingénieurs est mis à contribution. Il semble qu'on soit proche de l'instant critique. La "transparence" n'est guère à l'ordre du jour.

©AFP / 22 octobre 2008 15h09 -
EDF a présenté une "nouvelle solution technique" pour récupérer les deux assemblages restés suspendus à la centrale nucléaire de Tricastin (Drôme) lors d'une opération de déchargement de combustible, a annoncé mercredi l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui l'a approuvée.

Lors d'une opération de déchargement de combustible dans l'unité de production n°2 de la centrale exploitée par EDF à Saint-Paul-Trois-Château (Drôme) le 2 septembre, deux des 157 assemblages de combustible d'uranium étaient restés suspendus, accrochés au couvercle de la cuve, désengagés au deux-tiers du coeur.

"L'ASN a analysé la nouvelle solution technique proposée par EDF le 14 octobre" et a considéré que le dossier est "satisfaisant", a indiqué l'Autorité dans un communiqué.

L'ASN avait déjà approuvé un procédé présenté le 30 septembre par l'opérateur, mais il "n'a pas été mis en oeuvre par EDF", note l'ASN dans son texte.

EDF, selon l'ASN, "s'est notamment engagée à assurer la sécurisation des assemblages contre le risque de chute en préalable à tout contact entre le matériel utilisé lors de l'intervention et les assemblages" et l'Autorité estime cette mesure "satisfaisante".

L'incident est toujours classé provisoirement au niveau 1 de l'échelle INES (International Nuclear Event Scale).


Décidément, ce qui se sera passé au Tricastin, en 2008, pèsera lourd dans la gestion du nucléaire, en France, à l'avenir!

mercredi 22 octobre 2008

Écolos à bons comptes...


Qu'en dirait André Gorz qui, dans Ecologica, semble avoir tout annoncé?

Embrassons-nous Folleville. Nous voici tous derrière Jean-Louis Borloo. Il est bien content, le ministre! Il a fait la quasi unanimité, à l'Assemblée nationale, sur sa loi Grenelle 1. Les socialistes -c'est un vote "historique", paraît-il!- ont rejoint l'UMP et les pseudos centristes pour approuver un texte qui promet beaucoup et ne propose pas grand chose.

Les Verts se sont abstenus. Les communistes aussi. "Continuez vous êtes sur la bonne voie" a ironisé Yves Cochet. Le lien entre capitalisme (vert ou pas) et destruction de l'environnement n'est pas fait, argumentent les députés communistes. En pleine crise écolo-économique à façade banquière-financière, ils n'ont pas tort.

Ce vote illustre bien la confusion qui s'est emparé des socialistes. Il leur faut se faire une virginité verte. En voici, croient-ils, l'occasion! Ils se trompent, une fois de plus.

La poignée d'élus Verts a eu le courage de résister à la pression des tenants de ce consensus mou. Bravo! Que restera-t-il, d'ici peu, de ce catalogue de bonnes intention qui n'intègre pas la taxe sur les poids lourds, qui défait d'une main, par amendement, ce qu'elle a fait de l'autre (on pourra user des pesticides acceptés ailleurs, en Europe), et qui, bien sûr, n'évoque même pas l'intouchable priorité accordée au nucléaire...

Nicolas Hulot, sur la base de ses choix (emmener le plus de parlementaires possible vers l'acceptation d'un plus écologique) souhaitait l'unanimité. Sa prise de conscience de l'incapacité du libéralisme à ouvrir l'ère écologique ne le conduit pas encore à reconnaître que la plupart des politiciens, dans tous les partis, enfermés dans des logiques de croissance et d'économie de marché, jouent les faux culs et restent attachés au productivisme. La suite va, pourtant, vite le révéler. Actuellement, la peur de ce qui s'annonce encourage des gouvernants dépassés à "faire des gestes" mais pas à changer la donne, évidemment.

La responsabilité des socialistes est d'autant plus grande qu'ils sont les seuls à pouvoir, par leur nombre, mettre un frein aux enthousiasmes mensongers. Dans la partie de poker menteur où le Grand Tricheur fait semblant d'avoir les as en main, il est certes difficile de résister à ce flot d'actes et de paroles par lesquels le régime en place cherche à se dédouaner de ses responsabilités. Il n'empêche que ce ralliement parlementaire est, au mieux, une illusion, au pire, une trahison. Dans les deux cas, c'est, de la part des socialistes, une erreur qui se paiera cash : ils démontrent, d'une part, qu'ils n'ont aucune compétence propre en matière d'écologie et ils prouvent, d'autre part, qu'ils sont prêts à effectuer des compromis bancals au moment où la France a besoin d'une opposition claire, ferme et constructive face à la politique de la poudre aux yeux dont Jean-Louis Borloo est un brillant exécutant.

André Gorz, dans le livre posthume paru début 2008, annonçait, de façon rien moins que prophétique, dans le premier chapitre, que La sortie du capitalisme a déjà commencé, "qu'elle aura lieu d'une façon ou d'une autre civilisée ou barbare", que "la restructuration écologique ne peut qu'aggraver la crise du système", que "la décroissance est un impératif de survie" et "qu'il est impossible d'éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans". Ces propos qu'on pouvait, voici quelques mois, estimer excessifs et trop idéologiques, ont pris une vigueur d'autant plus grande que chaque jour qui passe semble les confirmer! Les néo-écolos qui se font une doctrine verte à peu de frais et ne changent pas grand chose à leurs convictions obsolètes auraient tout intérêt non seulement à relire (ou lire!) André Gorz mais à s'en inspirer dans leur action politique et leurs interventions parlementaires!

mardi 14 octobre 2008

Le capitalisme est mort. Vive le capitalisme.

On ose enfin appeler les systèmes économiques par leur nom : c'est bien du capitalisme qu'il s'agit de sauver le système, quitte à sacrifier sur l'autel du Veau d'Or, quelques capitalistes défaillants, mauvais prêtres du régime.
.

D'un jour sur l'autre, on nous annonce que tout est perdu (même l'honneur) ou, au contraire, que tout est sauvé (voyez les rebonds "historiques" de la Bourse!). Les banques survivront donc, quitte à en nationaliser quelques unes (provisoirement), mais l'économie mondiale va être bouleversée et les consommateurs vont souffrir. L'emploi va régresser. La sacro sainte croissance va passer dans le rouge. La crise financière est (peut-être...) terminée; la crise économique commence.


Quel évènement historique allons-nous vivre? La révélation que l'économie et l'écologie sont indissociables? L'élection d'un Président noir à la tête des États-Unis?


Barak Obama sera un président démocrate qui, s'il n'est pas tué dans ce pays où sévissent les hyperviolents, fera une politique de démocrate américain, ni meilleure ni pire qu'une autre. Le symbole politique sera de haute portée. La transformation sociale ne devrait pas être de grande ampleur.

Par contre, vivre dans les limites que rencontre l'humanité ne peut qu'être révolutionnaire parce que l'homme a toujours cherché, jusqu'ici, à s'imposer en dominant ses congénères et voilà que s'annonce un temps où cette rupture entre les humiliants et les humiliés dont parle Régis Debray va se colmater : les vivants de ce siècle ont partie liée, que cela leur convienne ou non. La solidarité et l'hospitalité vont cesser d'être des choix éthiques pour devenir des conditions de survie. Le Plan B n'est plus une politique alternative; c'est la seule politique possible si l'on veut perdurer. En fait de développement durable, il va falloir concevoir une progression de notre commune espèce qui puisse s'effectuer non pas dans la recherche d'un progrès quantitatif mais dans la quête d'un équilibre collectif procuré par le mieux être, le mieux vivre, le mieux partager. Ce qui doit durer, ce n'est pas le modèle dont nous nous sommes satisfait depuis deux siècles, ce sont nos conditions d'existence mises en péril par un productivisme sans frein ni sens.

Le capitalisme est mort, et bien moins parce que ses zélateurs avalent leur chapeau libéral et retournent au protectionnisme des États, que parce qu'il a atteint la fin de ses possibilités d'exploitation. Ce qu'il nous va falloir capitaliser, ce n'est plus ni l'or, ni l'argent, ni les billets de banque, ni les crédits de mille façons inscriptibles, c'est notre savoir commun, afin d'éviter, si possible, que la terre ne poursuive sa ronde dans l'espace vide de toute conscience humaine.


vendredi 10 octobre 2008

Écologie et non-violence : un couple indissociable.


Exposé à la Maison des associations du 6ème
Au cours de la Journée Portes ouvertes.
Paris, le 9 octobre 2008.


Jean Dorst, en 1965, dans son livre La nature dé-naturée (1), citait le propos étonnamment prémonitoire du Président des USA d’alors, Théodore Roosevelt (2) , qui, en 1908, – oui, 1908, voici cent ans! – lançait : « le temps est venu d’envisager sérieusement ce qui arrivera quand nos forêts ne seront plus, que le charbon, le fer et le pétrole seront épuisés, quand le sol aura été appauvri et lessivé vers les fleuves, polluant leurs eaux, dénudant les champs… ».


Nous étions prévenus ! Voici un siècle que nous a été lancé le premier message fort d’écologie politique : en violentant la nature, c’est nous-mêmes que nous détruisons. Mais qu’opposer à cette violence-là ?


Depuis que, le 15 juin 2007, l’Organisation des Nations Unies a décidé que, désormais, chaque année, la date anniversaire de la naissance de Gandhi, le 2 octobre, serait la journée internationale de la non-violence (3), la dimension politique universelle de cette non-violence a été, enfin, reconnue. Il y a donc exactement une semaine, a pu être commémorée la seconde de ces journées internationales de la non-violence. Nous voulons nous inscrire, aujourd’hui, dans ce temps commémoratif. Mais quelle non-violence opposer à cette violence des hommes faite à eux-mêmes, violence qui les dénature en les déshumanisant ?


Trop fréquemment, on réduit l’écologie à la seule protection de la nature, ou à la lutte pour l’environnement, voire -c’est à la mode !- au « développement durable ». L’écologie est bien davantage ! Le concept d’écologie désigne la totalité des relations de l’homme avec le vivant, avec les espèces qui peuplent la planète (dont l’homme fait partie, nous l’oublions souvent !) et avec la planète elle-même, tout entière, que l’activité humaine modifie.


On réduit aussi la non-violence à la recherche de l’action sans violence, c’est-à-dire sans agression physique contre les personnes humaines. Pourtant, la non-violence dépasse de loin le seul rejet des moyens violents. Elle est, depuis les engagements publics les plus célèbres, animés par Gandhi ou par Martin Luther King, une action politique qui ne dissocie pas les fins et les moyens et qui tend à démontrer, par la pratique, que le recours aux armes, à la puissance militaire, n’est pas, in fine, efficace, et n’est pas une fatalité dans l’histoire humaine.



Le rapport entre écologie et non-violence, en première approche, peut paraître incongru ! Ce rapport devient pourtant évident dès qu’il nous apparaît que l’homme a commencé à mettre sa propre espèce en péril en ruinant les équilibres climatiques, énergétiques, alimentaires, dont dépend sa survie. La nature n’est pas ce réservoir infini de richesses à nous seuls destinées, comme nous l’avons cru, durant des siècles, et nous découvrons, avec stupeur, depuis peu, que la violence faite à cette nature est devenue permanente, globale, d’une ampleur et d’une brutalité inouïes, bien que souvent invisible. Dès lors, le sort des neuf milliards d’êtres humains que, sauf désastre planétaire, nous pourrions compter, en 2050, se joue dès à présent ! Et nous voici obligés d’opérer une mutation de civilisation dont nous commençons à peine à comprendre l’urgence.


Les hommes se font violence en s’en prenant à ce qui conditionne leur avenir autant et plus qu’en se faisant la guerre. Pénétrons-nous, une bonne fois, de cette observation : l’homme fait partie de la nature et, en détruisant la planète, il se détruit. En réduisant la biodiversité, il s’en prend à sa propre vie. Entrer en non-violence, mettre donc fin à ce qui menace notre être profond : voilà la nouvelle guerre à la guerre dans laquelle nous sommes appelés à nous engager. « L’utopie ou la mort » proclamait, de façon prémonitoire, dès 1974, René Dumont. Nous y sommes.


Prenons conscience, en effet, sans céder au catastrophisme ou au fatalisme, que nous approchons du pied du mur contre lequel il nous faut, à tout prix, éviter de nous fracasser. Comme citoyens ou comme éducateurs, pères et mères, ou formateurs, quels que soient nos âges, nous sommes interpellés. Car il nous faut, à présent, explorer la plus grave des questions qu’il ait été donné aux hommes de se poser depuis des siècles.

***

Le débat qu’il convient d’ouvrir partout, et sans cesse, est autant d’ordre philosophique que d’ordre politique : est-il possible de penser une société qui échappe à ce qui cause inexorablement sa fin ?

D’aucuns diront qu’il faut administrer la preuve de la pertinence d’une pareille question. En effet, si les risques ne sont pas ceux que l’on annonce et que l’on énonce, il est non seulement vain mais faux de perdre son temps à vouloir prévenir ces risques, dès à présent. C’est là qu’une analyse écologique et politique tout à la fois devient utile.

Oui, plusieurs affirmations, que la plupart des autorités scientifiques ne nient pas, nous ont rapproché de la zone dangereuse, celle où aucun retour en arrière n’est possible et où il serait trop tard pour échapper à la disparition non de la Terre mais de l’espèce humaine.

1 – La première est contenue dans la démographie : jamais, depuis que l’homme est présent sur la planète, il n’a vu le nombre de ses congénères s’accroître à pareil rythme (4) . L’espace d’une vie, la population mondiale a été multipliée par trois. Pendant la première guerre dite mondiale, on comptait moins de deux milliards de vivants ; à la fin du XXe siècle, nous dépassions les six milliards; au milieu du présent siècle, nous pourrions approcher les dix milliards. Lecture violente du phénomène : nous sommes trop. Une bonne guerre…, ou un sévère épidémie…, devraient permettre de nourrir ces foules ramenées à des proportions supportables. Lecture non-violente : nous pourrions nourrir quinze milliards de Terriens, un nombre que les démographes savent que nous n’atteindrons jamais ; lecture écologique : si nous produisions pour satisfaire nos besoins et non les profits, nous vivrions plus sobrement mais mieux, sans faire violence à des peuples entiers, comme c’est le cas aujourd’hui. Tout l’avenir humain dépend de sa capacité de partage.

2 – La seconde est liée à la première : le ralentissement puis la fin de l’expansion démographique sont inéluctables à cause de l’allongement de la durée de la vie. Jamais, depuis que l’homme est présent sur la planète, le nombre des personnes de plus de 65 ans n’avait excédé le nombre des personnes de moins de 15 ans. Nous y voici et notamment en Asie où vivent plus du tiers des humains. Moins de naissances par femme et surtout moins de décès prématurés expliquent à la fois la continuation de la croissance démographique et le retrait à venir de la fertilité humaine. Une fois le cap des dix milliards de Terriens approché ou franchi, une autre ère s’ouvrira où l’homme devra apprendre à vivre avec des bébés et des centenaires. Ce sera une révolution culturelle. Lecture violente : c’est impossible, il faudra bien que les vieux disparaissent car nous ne saurons pas les soigner ni leur offrir une vie digne (sous entendu : l’euthanasie sera une pratique courante et admise). Lecture non–violente : on ne peut admettre qu’une évolution positive, l’allongement de la durée de la vie , soit considérée comme un malheur. Lecture écologique : la qualité de la vie dépend des relations sociales ; l’homme ou la femme épanouis ne sont pas seulement jeunes et beaux. Tout l’avenir humain dépend de sa volonté de solidarité.

3 – La troisième affirmation est entrée dans l’actualité en 2007 : désormais, plus d’un homme sur deux vit en ville. Jamais, depuis que l’homme est présent sur la planète, cela ne s’était produit pour une raison suffisante : nous nous nourrissons de la terre et il nous faut produire de quoi manger. L’industrialisation de l’agriculture productiviste a vidé les campagnes et l’on a pu croire qu’à coups d’engrais, d’insecticides et grâce aux technologies contemporaines on pourrait produire toujours plus, où que vivent les hommes. Nous découvrons, en ce début de XXIe siècle, que c’est faux, que l’activité humaine agit sur le climat lequel agit sur nos capacités de production : la boucle est bouclée. Lecture violente : on n’arrête pas le progrès et c’est en produisant plus qu’on peut nourrir toujours plus de bouches ; on trouvera bien une réponse scientifique à la lutte contre l’effet de serre avant que ne surgissent les catastrophes biosphériques. Lecture non violente : l’homme fait partie intégrante de la nature ; quand il s’en sépare, il en souffre. Ni le désert rural ni l’habitat individuel éclaté ne conviennent aux sociétés humaines ; l’ultra concentration urbaine non plus . Lecture écologique : le bidonville est la conséquence du rejet économique. L’habitat humain est lié à la diversité de l’occupation des sols. Tout l’avenir humain dépend de la gestion de cette diversité de vie planétaire, diversité des espèces vivantes, diversité des modes de vie humains également.

4 – La quatrième affirmation qui aura été contestée jusqu’au cours de ces dernières années et qu’une poignée de scientifiques, derrière Claude Allègre, persiste à nier, est la suivante : l’effet de serre est la conséquence de l’activité humaine débridée ; l’être humain est directement responsable des bouleversements climatiques susceptibles de bouleverser les équilibres planétaires. Jamais, depuis que l’homme est présent sur la planète, il n’avait disposé du pouvoir de modifier à ce point son environnement ! L’épuisement des ressources minières non renouvelables, en deux siècles, engendre une situation dont nous ne connaissons pas encore tous les effets, mais dont nous savons déjà qu’elle va transformer notre quotidien. Lecture violente (c’est-à-dire obstinée, obtuse et très dangereuse) : c’est aux générations à venir qu’il appartiendra de régler les problèmes qui surgiront devant elles. Cette attitude scientiste, qui rejette dans l’avenir la résolution des défis apparus dès maintenant, curieusement s’apparente à la formule prêtée à tort à Louis XV : « Après moi le déluge » ! Lecture non violente et écologiste tout ensemble : nous sommes responsables des générations à qui nous donnons la vie ; il est devenu irresponsable et meurtrier de consommer plus que la Terre n’est capable d’offrir, l’empreinte écologique du modèle de vie occidental, s’il perdurait, nous obligerait à exploiter plusieurs Terres à la fois ! « le temps du monde fini commence » écrivait Paul Valéry en 1944. S’il est un avenir pour l’homme, ce sera à la condition que nous reconnaissions que nous n’avons qu’une seule Terre, qu’elle a des limites, et que nous ne pouvons compter durablement que sur ce qui est renouvelable.

5 – Cinquième affirmation enfin, celle peut-être qui vérifie le mieux le rapport entre écologie et non-violence : il va nous falloir passer d’un mode d’énergie à un autre. Nous allons sortir d’une économie fondée prioritairement sur le pétrole, (source extraordinairement pratique d’énergie jusqu’ici bon marché, qui avait succédé au primat du charbon), pour accéder à une économie nouvelle, fondée sur des énergies inépuisables et gratuites, multiples et décentralisées, mais jusqu’à il y a peu difficilement captables : énergie solaire, énergie éolienne, énergie hydrolienne, énergie de la biomasse… Jamais, depuis que l’homme est présent sur la planète, il n’avait disposé des outils lui permettant de relever un tel défi ! Lecture violente : à défaut de pétrole nous disposerons toujours de l’énergie nucléaire qui ne pollue pas, qui est inépuisable, qui est bien maîtrisée par nos savants et qui bénéficiera de nouveaux apports scientifiques au cours de ce siècle. Cette lecture est violente parce qu’elle suppose un mode de vie sociale, centralisé, ultrasécurisé, bien avant qu’on ait pu régler l’effroyable question des déchets indestructibles et irradiants dont nous ne savons que faire. Plus encore, on ne fera pas, à la fois, l’effort financier immense que suppose l’adaptation, dans les vingt ans à venir, à une économie fondée sur les énergies renouvelables ou à une économie dominée par l’industrie nucléaire. Il va falloir choisir et qui affirme qu’on peut conduire une politique incluant les deux dynamiques de développement dissimule sa préférence pour le nucléaire et la philosophie politique qui l’accompagne, une philosophie qui nécessite un pouvoir strict, centralisé et confié à des élites autoritaires. S’il est un avenir pour les hommes qui s’inscrive dans une démocratie vivante, c’est-à-dire où l’avis de chacun compte autrement qu’à l’occasion de scrutins espacés, il faut entrer dans l’ère de la gestion de la pluralité, du complexe, de la créativité et de l’inventivité des citoyens : ce que la technologie informationnelle permet.

***
Comme au XVIIIe siècle, nous voici, de nouveau, entrés dans des temps politiques jusqu’auparavant inconnus, et, cette fois, bien au-delà du sempiternel affrontement entre les tenants du tout État et du tout privé. La crise multiforme qui couvait, et qui n’est devenue visible qu’au cours de cet été, nous l’annonce spectaculairement, et tout n’est pas dit.

Dans son ouvrage Vers la paix perpétuelle (5) , le philosophe Emmanuel Kant, à la fin du XVIIIe siècle, en 1795, dans la plus fulgurante des utopies, prédisait que l’humanité, en allant vers son unité, serait conduite vers la fraternité universelle puisque toute ronde était la Terre et puisque l’obligation de vivre ensemble, dans un univers à jamais clos, ne pouvait donc être évitée. Par lui, notamment, naquit ainsi, à l’époque des Lumières, le concept d’universel en politique. On sait ce que, très vite, les dictateurs en firent, à commencer, par l’empereur des Français qui voulut, dès le début du XIXe siècle, unifier l’Europe et, pourquoi pas, la totalité du monde connu, à la pointe des baïonnettes. Une seule Terre, une seule humanité, un seul espace de vie commune, Kant était trahi dès lors que c’était par la soumission au plus puissant et non par l’hospitalité, qu’on prétendait réaliser l’universalité. On en est resté longtemps là et la donne restera la même tant qu’on n’aura pas échappé à l’attraction terrestre !



Nous en sommes loin encore. Et, actuellement nous voici confrontés à nos limites. Des peuples entiers ont voulu imposer au monde entier leur mode de vie dévoreur de d’énergies et de ressources minières non renouvelables. Cette violence extrême faite à la réalité, qui nous eut obligé à exploiter (mais pour combien de temps ?) toutes les ressources de notre Terre, comme si nous eussions possédé trois planètes (en Europe), ou sept (aux États-Unis d’Amérique), cette violence-là est intenable. L’Occident qui, depuis plusieurs siècles, l’a tenté, en subit un énorme contre-choc qu’analyse, avec acuité, Jean Ziegler dans son tout dernier essai : La haine de l'Occident (6) . Comme la dictature franquiste ou l’Union soviétique qui implosèrent sans même que s’ouvre un vaste conflit militaire, le système avec lequel nous étions habitué à vivre semble liuii aussi, près de l’implosion. Qu’on le nomme productivisme, capitalisme, libéralisme ou autrement, peu importe à présent : nous abordons les rivages d’un nouveau monde, mais, à la différence du marin de Christophe Colomb qui, de sa vigie, criait « terre » avec espérance, nous, nous crions « Terre » avec angoisse parce que nous avons peur de la perdre, cette Terre aimée, cette Terre-Mère comme dit Jean Malaurie (7) , cette Terre-Patrie comme disait Edgar Morin (8). Bref, nous avons Le mal de Terre comme l’affirme, de son côté, Hubert Reeves (9) .


La suite de crises écologique, économique, politique révélées, presque en même temps, par de brutales manifestations climatique, financière et militaire et dont tout citoyen informé peut, fin 2008, effectuer le constat, relance, à partir de nouvelles perspectives, le thème de l’hospitalité universelle, chère à Emmanuel Kant. Les riches détruisent la planète croit pouvoir constater le journaliste Hervé Kempft (10) ! Les événements actuels ne le contredisent pas. Ce qu’on a appelé la mondialisation glisse, sous nos yeux, de l’unification planétaire (sur la base du modèle anglo-saxon, disqualifié), vers une autre mondialisation appelée parfois l’altermondialisme (et qui n’est rien d’autre que la réapparition de l’utopie de la vie partagée , devenue indispensable si l’on veut pouvoir continuer à penser qu’il est possible à l’homme de subsister et de vivre en commun). Beaucoup, n’en doutons pas, y verront un mythe irréaliste, et donc pernicieux, car, dira-t-on, il est négateur du mal inscrit au cœur de chaque homme, mal que seule la force peut corriger. Deux philosophies, deux politiques s’affrontent ainsi, et continueront à s’opposer, jusqu’à ce que s’entrouvre, ou se ferme à jamais, notre propre histoire, selon que nous aurons, ou pas, dominé la violence que l’homme s’inflige à lui-même. Passe encore, puisque nous n’y pouvons rien, que la mort soit immortelle, mais que l’humanité la regarde, cette mort infligée à autrui, mort vive ou mort lente, comme le moyen même du salut d’une partie d’entre nous, ajoute l’absurde à l’impuissance. Qui tue à grand fracas ou à petit feu, se tue car il supprime sa raison d’être, d’être un parmi tous, unique et égal à tout autre, solidaire, convivial, hospitalier.

Écologie et non-violence ont parties liées pour nous aider à donner un contenu très concret à la mise en œuvre de cette hospitalité politique enfin extraite du rêve et de l’illusion. Soyons des « idéalistes pratiques » disait Gandhi (11).

***


(1) Jean Dorst (1924-2001), Avant que nature meure, paru chez Delachaux et Niestlé, en 1965, traduit en 17 langues, ou dans sa version abrégée : La nature dé-naturée, Le Seuil, coll. Points Essais, 1970.
(2) Théodore Roosevelt (1858–1919) est le premier homme politique à s’interroger sur les conséquences des activités humaines et des prélèvements que nous imposons à la Terre. (Discours prononcé au cours d’une conférence sur la conservation des ressources naturelles).
(3) Résolution 61/271, votée le 15 juin 2007, au cours de la 103e session plènière.
(4) 500 millions en 1500, 1 milliard en 1800, 2 milliards en 1930, 3 milliards en 1960, 4 milliards en 1975, 6 milliards en 2000. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale
(5) Emmanuel Kant (1724-1804), vers la paix perpétuelle, Flammarion, GF Philosophie ; édition 2006.
(6) Jean Ziegler, La haine de l’Occident, Paris, éditions Albin Michel, parution le… 8 octobre 2008 !
(7) Jean Malaurie, Terre Mère, CNRS éditions, Paris, mars 2008.
(8) Edgar Morin, Terre-Patrie, Seuil, collection Points n° P207, Paris, 1993.
(9) Hubert Reeves, Mal de Terre, Seuil, collection Points Sciences, Paris, mars 2005.
Son questionnement est alarmant : « Le sort de l'aventure humaine, entamée il y a des millions d'années, va-t-il se jouer en l'espace de quelques décennies ? », écrit-il.
(10) Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Paris, Le Seuil, janvier 2007.
(11) Gandhi, La voie de la non-violence, textes choisis, Paris, Gallimard, collection Folio, réédition de 2007.

lundi 15 septembre 2008

Qu'est-ce qu'un pape ?

Pierre, lui-même clé de voûte de l'Église, aurait reçu du Christ les clefs du Royaume.

Le pape, dit le dictionnaire Le Robert, est un nom exclusivement
masculin (papesse n'est qu'une légende) qui vient du latin papa et dont la trace remonterait à l'an 1050. Auparavant, bien sûr, il y eut des papes, mais on ne les nommait peut-être pas ainsi.

Curieux et contradictoire vocable ! Le pape (qui s'écrit sans majuscule)
est, dit encore le dictionnaire Le Robert, le chef dont l'autorité est indiscutée, le Chef suprême de l'Église catholique romaine (ou Souverain pontife, le pontifex maximus, du latin pontifex). Étymologiquement, chez les Romains le pontife était celui « qui fait le pont entre les dieux et les hommes ». Il est cependant d'autres papes en chrétienté : chez les Coptes et les Orthodoxes, en particulier.

Papa, le père, le mot le plus proche, du latin pappus (« aïeul ») est
le terme affectueux par lequel les enfants, même devenus adultes, désignent leur père. Autorité indiscutable et tendresse durable se côtoient ainsi, grâce au voisinage des mots, mais la réalité est plus sévère. L'aïeul est un grand-père et, en effet, le pape est rarement jeune. C'est l'ancêtre, celui qui vient avant : aux deux sens de l'expression, il précède dans le temps et dans la hiérarchie des personnalités. À 80 ans, Benoît XVI, 264e successeur de Simon-Pierre, incarne bien ce type de hiérarque, puissant et apparemment débonnaire.

Le pape est également le chef de l'état minuscule du Vatican. Son autorité
s'étend sur toute l'Église universelle. Autre et intéressante contradiction : le pape, qui est sans pouvoir ("combien a-t-il de divisions ?" demandait Staline !) dispose d'un pouvoir spirituel sans limites terrestres, incarné dans un territoire des plus limités. Son influence politique n'est pas négligeable (et Jean-Paul II le fit bien voir aux successeurs de Staline !).

Derrière cette description que tout le monde connaît, peut connaître ou
devrait connaître, se trouvent masquées de vraies questions mais sont écartées les réponses qui les accompagnent :

1 - Pourquoi le pape serait-il nécessairement un homme de sexe
masculin ? Parce que la tradition le veut ainsi? Parce que Pierre, supposé chef des apôtres était un homme ? Parce que l'autorité est un attribut masculin ? Toutes ces raisons deviennent fragiles au XXIe siècle, mais là n'est pas l'interrogation la plus redoutable.

2 - Pourquoi le pape est-il un chef, la tête de l 'Église ? L'évêque de
Rome est évêque parmi les évêques. Il est théologiquement discutable qu'il y ait entre eux une hiérarchie. Les patriarches orientaux le contestent du reste ? Le pape est un leader spirituel occidental, ce qui n'est guère compatible avec l'universalité affichée de l'Église catholique. Le prochain pape, qui pourrait bien n'être pas européen, sera confronté à cette contradiction.

3 - Pourquoi le pape-père, mieux appelé "le serviteur des serviteurs",
est-il désigné, comme le Dalaï Lama, par la locution traditionnelle suivante, aussi convenue qu'hypocrite : "Sa Sainteté" ! Aucun être humain n'est saint de son vivant sauf quand le peuple découvre quelqu'un, en général humble et pauvre, dont la vie exemplaire suscite la plus vive admiration. Le pape n'est donc pas un saint et les papes sanctifiés par l'Église ne sont pas nombreux. "Sa Sainteté" est un titre de respect (en abrégé S.S, ajoute encore Le Robert) qui est devenu totalement obsolète. Au passage, remarquons qu'Éminence (pour les Cardinaux) et Monseigneur (pour les simples évêques), toujours en usage, ne sont pas moins surannés. J'irai jusqu'à affirmer que nommer un prêtre : père est non seulement choquant mais probablement incompatible avec l'Évangile (Dieu seul est père y découvre-t-on).

4 - Le pape est chef d'État. La symbolique du pouvoir terrestre sur lequel s'appuie le pouvoir spirituel n'est pas sans poser de question. Que l'Église possède des terres où est installée son administration. Passe. Qu'elle soit une puissance, même réduite, avec soldats et étendard, n'a pas de signification religieuse. L'histoire dit assez que des papes, par le passé, se sont conduits comme des princes, voire des soudards. La contradiction, en fois de plus, avec le dénuement du Christ, et surtout son refus de se considérer comme roi, le "roi des Juifs", heurte ceux qui cherchent le sens profond de l'Évangile reposant sur la pauvreté et le rejet de la possession.

5 - Dans cette même logique de pouvoir, le pape reçoit les honneurs
militaires et devient le pair des chefs d'État. N'insistons pas : "celui qui prend l'épée périra par l'épée" rappelait Jésus. Le christianisme est fondé sur la non-violence et le pape ne peut que le rappeler sauf à échapper à ce qu'il dit être sa mission.

Il est donc deux papes en un seul : celui qui circule dans la cour des Grands et celui qui est témoin de l'égalité des hommes. Or, quel que soit le talent et l'agilité intellectuelle d'un "expert en humanité", comme disait Paul VI devant l'ONU, il est impossible d'incarner à la fois les deux types de papauté. Un pape pauvre, sans pouvoir et sans arme : voilà Pierre, inséparable de Paul, l'un des premiers penseurs de l'universel. Ce pape privé de tout, sauf de la force de l'esprit, crucifié la tête en bas, est le seul qui puisse contribuer à rendre le monde plus humain ou plus... divin, ce qui revient au même.

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