Engager la lutte et opposer la force de l'esprit à la force d'un État, c'est ce qu'a tenté le dissident.
Faire passer son pays, en profitant de la perestroïka en URSS; du satellite politique à l'autonomie politique, c'est ce qu'a réussi, appuyé sur l'ensemble des citoyens tchécoslovaques, le sans parti engagé.
Exercer le pouvoir d'État en évitant la partition de la Slovaquie c'est ce que n'a pu faire le président.
Vaclav Havel, l'utopiste, a eu les obsèques d'un roi. Le peuple tchèque, crispé sur son nationalisme et accroché à l'espoir d'entrer dans le cercle des pays riches, a constaté, par l'expérience, que leur président défunt avait vu clair : on ne fait pas le bonheur du peuple malgré lui, certes, mais on ne gagne rien non plus à rejoindre le camp des dominateurs de l'économie mondiale. La "crise" ou la mutation de société qui s'étale, à présent, sur l'Europe donne à penser aux Tchèques, et à nous avec eux, que l'implosion du "bloc de l'est", en 1989, ne garantissait pas aux "pays de l'ouest" une immortalité du régime économico-politique "libéral" et en réalité, oui, perversement totalitaire.
Vaclav Havel a cru à l'économie de marché parce qu'il y voyait l'exercice de la liberté du citoyen dans la sphère économique ce que le communisme avait expressément interdit en instituant un capitalisme d'État. Il pensait, à bon droit, que la démocratie qui ne s'exerce pas dans le domaine de l'économie n'est pas la démocratie. La suite lui a démontré que les marxistes avaient eu raison au moins sur un point : la liberté du renard libre au milieu des poules libres n'empêche pas que le plus fort dévore les plus faibles. Le "pouvoir des sans-pouvoir" ne concerne pas que les sans-pouvoir politique ; il concerne aussi les sans-pouvoir économique, autrement dit les pauvres. Les indignés ont surgi trop tard pour que Vaclav Havel en fasse parti.