Mais de quelle charité humanitaire et de quelle politique parle-t-on ?
La charité est l'acte du Bon Samaritain ou de Saint Martin de Tours. Le premier se détourne de son chemin pour se porter au secours de la victime d'une agression ; le second partage son propre manteau pour couvrir un homme mourant de froid. La réponse immédiate à la souffrance fait partie du partage de la condition humaine et celui qui s'y soustrait est complice du malheur car il ajoute la violence de son refus d'agir à la cause violente de la détresse. Toute autre conception de la charité est un soutien douceâtre qui donne l'illusion d'aimer autrui mais qui ne retient du mot prochain que le radical "proche". Et de quelle proximité s'agit-il alors ? De ce qui m'intéresse et peut servir, soit à mon salut, soit à ma bonne conscience. Je refuse, évidemment, cet erzats de charité.
La politique est l'acte par lequel tout citoyen apporte son concours à la meilleure organisation de la vie en société, dans la cité (du grec polis). La recherche des causes de la souffrance, de leur prévention, et des moyens de pallier l'injustice, passe par le partage entre tous les humains. En d'autres termes, donner un contenu effectif à la devise républicaine française (liberté, égalité, fraternité) est un impératif absolu. Toute autre conception de la politique n'est qu'une appropriation du pouvoir d'agir par des personnages qui ont confondu la puissance et le service, lequel service se détourne alors du bien commun pour n'être plus que la satisfaction d'intérêts particuliers.
Cette vieille distinction entre l'acte charitable et l'acte politique a pu permettre à certains de confiner la bonté dans l'espace de la pauvreté afin de se réserver l'espace global, là où se prennent les décisions pourtant susceptibles de réduire ou d'éradiquer cette pauvreté.
L'idée dominante est encore, aujourd'hui, que les responsables doivent surmonter leur générosité si c'est l'intérêt du pays. Un tel sophisme, qui a traversé les siècles, fonde l'emploi de la violence soit disant pour le bien de tous. On sait mieux, à présent, que la source des maux, voire la cause des guerres, se situe très en amont des événements tragiques et que ce n'est pas quand tout se noue dans un conflit que l'on peut éviter l'éruption de catastrophes faites de mains d'hommes et annoncées parfois depuis des décennies.
C'est le rejet du politique qui a conduit des chrétiens à l'acceptation résignée de l'inégalité. C'est le rejet a priori de la charité qui durcit le comportement de militants politiques au point de leur faire perdre toute humanité. Le temps est venu de reconnaître que la charité, la solidarité ou la fraternité ne sont ni mièvres ni inefficaces quand elles entrent dans le champ du débat public qui peut être fort éloigné de tout esprit partisan et politicien. Le temps est venu aussi, en même temps, de chasser la violence d'État des concepts politiques indiscutés ! La justice, le partage, l'égalité ne sont pas des "gros mots" ou des concepts inconsistants tout juste bons à rassurer les naïfs. Il est temps de donner et il ne s'agit pas du don d'une obole ou d'une donation à des organisations qui suppléent le comportement de plus en plus pingre des États ! Il s'agit d'oser la solidarité et la révolution non-violente qui renversent l'ordre établi des valeurs désuètes.