mercredi 12 septembre 2012

Vivre en couple

Tout un buzz entoure la proposition de loi tendant à permettre le mariage de personnes de même sexe.

On n'ose aborder la question de fond qui est : qu'est-ce que le mariage ?


Il est un mariage religieux et un mariage civil. En voici deux qui ne signifient pas la même chose. Le premier affirme le caractère sacré de l'union, fondatrice de la famille et perpétuatrice de l'espèce humaine ; le second reconnaît l'existence sociale d'un couple et assure l'avenir de la transmission du patrimoine aux enfants.

Christine Taubira n'est pour rien dans ce débat de société qui transcende ce qu'un ministre de la Justice peut annoncer à un moment donné de l'histoire de son pays. Ce qui se dira au Parlement, et qui ne manquera pas d'intérêt, ne pourra que servir à établir un compromis entre ce que la majorité d'un peuple peut entendre et l'évolution inéluctable des mœurs.

Au début du siècle passé on décapitait encore, en France, des avorteuses. Dans nombre de pays, l'homosexualité est encore un crime puni de mort.

Il y a, en effet, à maintenir et à transformer, au fur et à mesure que le temps passe, dans nos pratiques de vie, y compris les plus intimes. Il n'est ni vrai, ni d'ailleurs possible, qu'un droit, un dogme, une morale fixent à jamais des comportements. À l'inverse, il n'est aucun "progrès" qui conduise à des attitudes indifférenciées, au gré des goûts et des désirs de groupes humains s'étant affranchi des normes en vigueur.

La norme et le normé ont laissé accroire que, dans tout ce qui concerne le sexe, le "normal" s'impose à tous. La norme est fixée par la loi ; le normé est celui qui ne peut qu'obéir à la loi ; le normal est le comportement rassurant de celui qui a la conviction de vivre comme tout le monde.

La vie est plus complexe. On a déjà dû admettre que deux personnes de même sexe se pacsent, c'est à dire puissent vivre en couple sans déclencher la vindicte publique. Une autorité locale en peut être le témoin officiel et cette nouvelle forme de partage du quotidien est, comme on dit, passé dans les mœurs. Les couples ainsi constitués sont à l'abri de la solitude administrative et pécuniaire au moment du décès de l'un d'eux. Si des enfants vivent auprès de ces couples leur sécurité affective et matérielle n'est pas assurée.

Le moment est peut-être venu de réfléchir à ce qu'est vivre en couple. Le couple ne résulte pas du mariage ; en général il le précède. Il peut même y avoir couple sans mariage. L'absence de mariage ne contraint pas les couples à se pacser ! La constitution d'un couple ne dépend pas de l'attirance sexuelle, de la nature de cette attirance voire même de son existence. Vivre ensemble est une chance et une aide mutuelle que rien n'interdit. Le sens donné à ce rapprochement dont tout le voisinage est témoin revient au couple lui-même.

Le mariage n'est pas nécessaire. Le mariage, s'il est décidé, est une fête sociale dont le couple est le centre et le prétexte. Le mariage reste, en ce début de siècle, la reconnaissance publique d'une union qui peut n'être pas, comme c'est le plus souvent, une union hétérosexuelle. 

Ce qui a changé, depuis plusieurs décennies, ce n'est pas l'apparition de l'homosexualité qui a toujours été présente dans l'histoire humaine, c'est son acceptation comme une réalité qui n'est plus considérée comme une perversion. Le reconnaître ne conduira pas l'espèce humaine vers l'homosexualité généralisée ! Mariage ou pas (ce qui dépend de la volonté du couple concerné), ce qui importe c'est qu'un couple ait droit de cité.


Le contrat (de mariage, ou de type Pacs) a besoin d'être simplifié et précisé. Tout mariage est un pacs puisque, selon son nom même, c'est un pacte civil de solidarité. Le mariage civil apporte, en plus, une dimension familiale dont des enfants issus du mariage ou adoptés pourront bénéficier.

Vivre en couple, c'est organiser une solidarité qui peut s'étendre à d'autres personnes à commencer par les enfants. Les nombreux parents célibataires ne peuvent, nouveau compagnon ou compagne ou pas, que souhaiter la protection la meilleure pour leur enfants. La société doit répondre à cet espoir légitime.

Le temps n'est plus où les couples étaient stables (nécessité économique obligeant) et de courte durée (la durée de vie étant bien plus brève). Le mariage traditionnel correspondait à cette situation sociologique. La distinction laïque entre le civil et le religieux, qui ne faisait pas obstacle aux convictions religieuses, reposait sur l'existence d'unions officialisées le plus souvent. Le vilain mot de concubinage ("état d'un homme et d'une femme qui vivent en communauté, dans la même résidence, comme mari et femme, sans être mariés ensemble" dit le dictionnaire), avant d'être banalisé, a été fort péjoratif. "L'union libre" n'avait guère meilleure presse. Cette stigmatisation des couples irréguliers est en train de cesser car cela conduirait à mettre au ban trop de familles. Irons-nous au bout de cette constatation ?

Vivre en couple est un droit. La protection des enfants qui vivent avec ce couple est indispensable et à la société et à chacun des couples-mêmes attachés à ces enfants. Cette double exigence commande la recherche de formules qui sortent les débats de leur caractère intransigeant et néo-normatif. La souplesse, qui n'est pas le laxisme, suppose que rien ne fasse obstacle aux choix de vie des humains dès lors qu'ils ne font violence à personne.


Vivre en couple peut se penser avec ou sans mariage, avec ou sans pacs, mais pas avec ou sans responsabilité vis à vis de ceux qui viennent au monde, non par hasard et pas n'importe où, et qui ne peuvent être sans famille quelle que soit la composition de celle-ci.

En fait, la mariage homosexuel est un faux problème. C'est du mariage qu'il faut revoir le contenu en veillant à ce que toute domination sexuelle ou patrimoniale soit bannie. C'est la possibilité de faire un autre choix de couple que le mariage qu'il faut admettre, ce qui revient à améliorer le contenu de la loi relative au Pacs. C'est l'introduction de la meilleure place possible pour l'enfant dans le mariage hétéro ou homosexuel, comme dans le Pacs hétéro ou homosexuel qui doit être examinée, avant même de se soucier du sort des adultes. Enfin doit être envisagé la possibilité, pour un couple, non marié et non pacsé, d'entrer dans un contrat social nouveau, allant au-delà de la parole que se donnent les amants, dès qu'apparaît un nouvel humain dont l'avenir est immédiatement en cause quels que soient ses parents.

On n'en a pas fini avec l'examen de toutes les conséquence sociales de la vie en couple. La liberté, dont nos civilisations se réclament, ne conduit pas vers l'irresponsabilité ceux, celles, ceux et celles qui font, à un moment donné de leur existence, le choix très personnel de vivre en couple.


mercredi 25 juillet 2012

D'usure en usure



Nous aurons traversé le temps de l'usure : celle des faiseurs de dettes et celle de la fin d'un système qui s'étant usé lui-même jusqu'à la corde ne peut que casser.

Un petit livre sans prétention, mince et bon marché, De la dette, Indignons-nous (1), en vente, depuis juin 2012, nous rappelle, sans nuancer, que "l'argent qu'on vous prête n'existe pas", que la croissance est une fuite en avant devenue nécessaire "sinon, il n'y aurait tout simplement plus assez de monnaie en circulation, et enfin que "la dette actuelle du pays, d'environ 1700 milliards d'euros, est à 90% égale au cumul des intérêts en trente-huit ans, de 1793 à 2011".

Autrement dit, les énormes "bulles" qui ont été révélées, depuis 2008, dans l'économie planétaire sont constituées par le vent qu'on vend. Si les banques prêtent de l'argent qu'elles n'ont pas, elles n'en recueillent pas moins des intérêts forts concrets. À ce jeu pervers, qui eut conduit, au Moyen-Âge, les profiteurs-usuriers au bûcher, les États sont perdants dès lors qu'ils sont contraints de passer par les banques privées pour se financer !

Les acteurs de la vie politiques, c'est-à-dire, les politiciens professionnels mais aussi tous les citoyens, sont, en cette affaire, soit aveugles, soit ignorants soit complices. À vouloir séparer l'économie de la politique, on a d'abord laissé les banquiers influencer les décisions politiques puis les prendre à la place des gouvernements. Pendant que nous perdions notre temps à élire des responsables de plus en plus irresponsables, les véritables décideurs, n'ayant nul besoin d'être choisis par le peuple, s'emparaient du pouvoir réel.

Le principal talent des capitalistes (car il faut bien les appeler par leur nom !) consiste à savoir nous faire prendre des vessies pour des lanternes, à nous "enfumer" de telle sorte que nous  perdions toute conscience, toute lucidité, toute sagacité et que devenions des moutons se laissant tondre.

Le 3 janvier 1973, une loi a interdit à l'État français d'emprunter à la banque de France à taux zéro. Il doit s'adresser aux marchés financiers et, donc, payer des intérêts. Vingt ans plus tard, l'article 104 du traité de Maastricht (adopté en 1992 et entré en vigueur en 1993) a étendu cette interdiction à tous les États de l'Union européenne. Deux ans après le rejet, en 2005, par référendum du projet de traité de l'Union européenne, le traité de Lisbonne (adopté, si besoin était par voies parlementaires, fin 2007, et entré en vigueur fin 2009), a confirmé cette disposition en son article 123.

La privatisation non plus seulement de l'activité économique mais des budgets des États conduit là où nous en sommes : à des taux usuraires les banques étranglent les États en difficulté (c'est le cas, spectaculaire, de la Grèce et de l'Espagne), mais la solidarité entre États ne peut jouer que si les États "forts" paient, pour les États "faibles", des intérêts monstrueux qui font vaciller l'Union européenne tout entière ! Ainsi voit-on des agences de notation (une invention récente qui sert à médiatiser les pressions exercées par les marchés financiers) se mettre à douter des capacités de l'Allemagne elle-même.

La débandade des pouvoirs politiques, impuissants devant les marchés, les révélations scandaleuses des méthodes de financement d'établissements bancaires géants, tels que Barclays ou HSBC, font apparaître au grand jour ce qui était caché aux yeux des citoyens : faire payer les petits pour enrichir les gros n'est plus une formule inventée par un marxiste doctrinaire, c'est tout simplement une entreprise, voulue, pensée, "scientifique" menée au niveau mondial.


Le principal reproche à faire à tous ceux qui se sont laissés berner ou qui ont "touché" le prix de leur silence, c'est que nous voici englués dans une matière dont nous ne pourrons nous décoller sans des événements brutaux, avec ou sans guerre, mais de toute façon, intraitables dans le cadre du droit national ou européen, lesquels sont cadenassés par des textes tout entier favorables à ceux qu'il faudrait mettre au pas. 


C'est quand une maison s'écroule qu'elle est le plus dangereuse. Nous voici réduits à n'être que les spectateurs d'un désastre. Être conscient n'y suffit pas. Inutile de dire qu'on va sauver l'industrie automobile ; PSA fermera à Aulnay. Inutile de croire que la solidarité européenne va sauver les peuples surendettés ; les égoïsmes nationaux l'emporteront. Et surtout, surtout, inutile de penser qu'on réduira les dettes au moyen des efforts des citoyens ; c'est le mécanisme de la mise en dette des États qu'il faudrait briser. mais qui le veut ? Qui le peut ? Comment supprimer ce qu'on a voulu : mettre les budgets sous la dépendance des marchés financiers ?

Les questions sont posées. Toute action et toute recherche politique qui, peu ou prou, se satisferont du statu quo, entraineront le monde à sa perte ou à des souffrances telles que l'humanité s'en trouvera, de nouveau, comme au siècle dernier, blessée pour longtemps. 

Mais pourquoi donc l'histoire humaine n'est-elle faite que de drames dont les plus affreux sont produits par l'action humaine elle-même ? Vieille interrogation qui doit demeurer sans fin ? Pourquoi cela : ce qui se conçoit peut se produire !

(1) Collectif d'écriture des indignés d'Annecy, De la dette, Indignons-nous, gap, éditions Yves Michel, juin 2012.


dimanche 22 juillet 2012

Quand les indignés s'adressent aux insensés

Quand, le 20 mai 1850, Victor Hugo, monte à la tribune de l'Assemblée législative, Alexandre Dumas vient de lui envoyer un message : "Dites leur qu'ils sont insensés" (1). À cette époque, alors que le suffrage universel masculin venait d'élargir, en 1848, d'un coup, le corps électoral de 200 000 à 9 millions de citoyens, les élus "modérés" et conservateurs avaient réussi à le restreindre d'un gros tiers. Se trouvaient ainsi exclus les chômeurs et les petits délinquants, condamnés pour des infractions même minimes et spécialement politiques.

Avec Hugo, la poésie donne corps à la politique !

Le suffrage universel (théorique, nous y reviendrons) ne fut accordé, en France, qu'avec le droit de vote accordé aux femmes, aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Insensés étaient bien ceux qui pensaient pouvoir interdire aux "mineurs" (comprendre ceux qui sont dominés) d'accéder à la liberté de voter. Mais Hugo allait plus loin. Il y a, dit-il, dans l'histoire de la révolution "plus de terre promise que de terrain gagné". Il ne faut pas voir, là, une marque de résignation. Hugo eut fait partie des indignés et non des résignés. N'écrivait-il pas, en 1876 : "Impossible, à moins d'y ajouter le rêve, de compléter, dès aujourd'hui, ce qui ne se complétera que demain et d'achever l'histoire d'un fait inachevé, surtout quand ce fait contient une telle végétation d'événements futurs". Les indignés sont ceux qui réussissent à faire entrer le rêve dans la réalité.

Et le rêve, c'est la fraternité. "Liberté, Égalité, Fraternité" est la devise nationale de la France depuis 1848. Cette expression reprend les idées de liberté et d'égalité qui sont contenues dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, votée en août 1789 par l'Assemblée Constituante l', mais l'idée de fraternité, est apparue officiellement plus tard, dans le préambule de la Constitution de 1848, rédigée pour la mise en place de la Deuxième République. Elle fut adoptée comme devise officielle le 27 février 1848, grâce à Louis Blanc.

 
La fraternité en économie, c'est la création d'une République des égaux.

Faut-il considérer que la fraternité, en politique, est liée au romantisme du XIXème siècle dont Hugo fut le génial porte-parole jusqu'à la tribune du parlement ? Non pas, mais redonner sens à la devise de la République n'a jamais été aussi actuel, urgent et nécessaire. La liberté est devenue celle des riches ; l'égalité a fondue devant les soit disant contraintes économiques ; la fraternité se réduit aux bons sentiments quan la charité précède la justice.

Aussi faut-il s'indigner, non pour lever les bras au ciel et se livrer à je ne sais trop quelle déploration mais pour refuser catégoriquement des reculs historiques qui risquent de nous conduire vers une barbarie nouvelle. Les insensés, qu'ils soient ceux qui profitent de ce qui est la cause même de nos régressions, ou qu'ils soient les ignorants qui ne voient rien venir (voire les deux à la fois quand la cécité devient complicité), ne peuvent espérer bénéficier longtemps de cet "après moi le déluge" aux conséquences tôt ou tard meurtrières.


L'indignation active est d'abord lucidité, une lucidité à laquelle il n'est pas interdit d'inviter les insensés.
 Le pouvoir réel appartient aux sans pouvoir : 99% de  l'humanité.

L'urgence, car urgence il y a, n'est pas d'abord dans la critique de l'action gouvernementale mais dans le rappel des défis à surmonter dont dépend le sort de l'humanité sous 20 ans.

Ce qui importe c'est l'affirmation d'une politique qui a déjà souffert de trop nombreux compromis. les principaux sont les suivants :

 • la politique nucléaire est irresponsable.
        - au plan militaire, la dissuasion n'est plus un outil de défense adapté aux périls de notre temps et aucun pays doté ne menace la France
        - au plan économique, l'énergie nucléaire recule partout ; elle n'a plus d'avenir.
 • la politique de croissance, à tout moment prônée, ne peut qu'être, en occident, démentie par les faits. Nous avons commencé à le constater. On ne fera pas marche arrière.
 • la défense de l'emploi, tel que la préconisent les syndicats et la plupart des partis politiques, est intenable. On ne sauvera l'emploi qu'en en changeant la nature. Des activités entièrement nouvelles sont à promouvoir, notamment pour substituer aux gaspillages des productions beaucoup, plus sobres en énergie.
 • l'écologie n'est plus l'une des dimensions de la politique ; c'en est le cœur ; cette évidence qui n'est pas encore comprise va s'imposer.
 • il n'y a pas de démocratie moderne concevable, puis durable,
en France, sans une modification constitutionnelle fondamentale, "déprésidentialisante et "abolissant le privilège insensé du cumul des mandats.
 • l'égalité des hommes n'autorise plus, nulle part, la domination masculine.
 • la lutte locale et mondiale contre les effets de l'action humaine sur le climat n'est plus susceptible d'atermoiements. L'espèce humaine s'est mise en péril. L'instinct de survie doit l'emporter sur le goût du lucre.
 • La mise au pas des banques qui tiennent les politiques sous leur joug, dissipent les moyens budgétaires et mondialisent la fraude est devenue vitale. Les informations récentes faisant état d'immenses prévarications risquent de rester sans suite si les peuples ne s'indignent pas toujours davantage. Oui "nous sommes les 99%" qui dépendent du 1% maître de l'économie mondiale...
 • L'Europe qui agit sous nos yeux n'est pas une Europe sociale ; elle est ce que nous voulions éviter qu'elle devienne en 2005 en votant non : l'Europe des marchés. Elle étrangle les peuples qui ne sont pas coupables des erreurs de gestion de leurs gouvernements anciens et actuels. Une autre Europe est non seulement possible ; elle est indispensable sous peine de mettre fin à la construction européenne elle-même.
 • Les enjeux ne sont plus des enjeux électoraux à 5 ans. Les décisions à prendre (dès demain si possible !) engagent les décennies prochaines ! Les luttes politiciennes sont obsolètes.
 • La "sobriété", indispensable, qui n'est ni la rigueur ni l' austérité, ne se décrète pas. Elle résulte d'un changement culturel, philosophique, économique que rien n'annonce. Il n
'est pourtant point d'autre voie à emprunter que cette éducation populaires complète que les outils de communication modernes peuvent faciliter et accélérer.
 • Aucun parti, lequel n'est bien qu'une partie (fort mince) du peuple souverain, n
'est en mesure d'engager cette politique-là. La révolution politique et culturelle qui est à privilégier ne peut se faire ni dans la violence ni l'autoritarisme.

 Né voici 300 ans ! Rousseau, reviens on a besoin de toi...

Car, il reste à faire surgir le temps de la mise en œuvre pour réaliser l'utopie poétique des philosophes. Qui dit que c'est impossible est un insensé ou un résigné, pas un indigné.

(1) Jean-Noël Jeanneney, Hugo et la république, Paris, Gallimard, 2002, p.15.

dimanche 17 juin 2012

Les marchands de doute (ou de canons) nous dirigent vers le gouffre.

Deux événements auront marqué le mois de juin 2012.           

1 - Rio + 20 est la plus importante conférence internationale ayant jamais eu lieu concernant l'avenir de la planète. Plus de 130 chefs d'État y étaient présents. 
Le diagnostic est fait : nos activités ont mis le monde entier en danger. Les décisions à prendre ne seront pas prises pour autant parce qu'elles bouleversent toutes nos fausses certitudes. 
Ainsi, la plupart des  économistes supposent que les changements sérieux sont si lointains qu’on pourrait les ignorer. Certains misent sur la capacité d’adaptation des gens : une nette augmentation du niveau des mers se réglerait, par exemple, par des migrations. La vérité, c’est que les migrations de masse se sont accompagnées historiquement de souffrances de masse. Enfin, il y a la croyance que la technologie peut résoudre tous les problèmes. Tout cela est faux. 


Lisons : Les marchands de doute de Naomi Oreskes et Erik Conway (éd. Le Pommier, 2012. Ce livre aborde plusieurs points comme la bataille du trou d’ozone, la lutte contre le tabagisme passif ou l’attaque révisionniste contre Rachel Carson, mais surtout, il démontre pourquoi et comment on nous ment en ce qui concerne le problème majeur du réchauffement climatique.


  
Naomi Oreskes, historienne, dans un gros livre de pages démonte tous les pièges des" climatosceptiques".

"Depuis cent cinquante ans, y lit-on, la civilisation industrielle s’est repue de l’énergie emmagasinée dans les combustibles fossiles et aujourd’hui on nous présente l’addition. Pourtant, nous prétendons que cette note n’est pas la nôtre. Il n’est pas surprenant que beaucoup d’entre nous soient dans le déni, il n’est pas étonnant que les marchands de doute aient du succès : ils nous ont fourni le prétexte pour ignorer la facture. Il est vrai que faire quelque chose implique des coûts, et si l’on n’est pas sûr que ces coûts soient compensés par des bénéfices futurs, la meilleure option est de ne rien faire ; tel est le résultat d’une analyse rationnelle. Il est vrai aussi que ceux qui ont le plus à gagner à laisser les choses en l’état mettent en avant la nécessité de douter. Toute preuve peut être contestée car on ne peut jamais prouver quelque chose à propos du futur. Cela relève cependant d’une vision erronée de la science".

2 - Les Grecs auront voté sans que leur sort puisse dépendre de leurs propres décisions !
Ou bien les informations qui suivent sont exactes et ne cherchons plus où sont les causes majeures de la crise de la Grèce puis de l'Europe. Ou bien elles sont fausses et ceux qui les ont fournies devraient être traduits devant les tribunaux comme propagateurs de fausses nouvelles. Mais, hélas, il n'y a guère à craindre que cela soit faux. Contentons-nous, ici, de les reproduire !
 En Europe, la Grèce,  est certes un pays endetté.  Le remboursement de cette dette ouvre un juste débat national, un audit citoyen, comme dans d’autres pays : les intérêts des peuples ne sont pas ceux de l’oligarchie. Entre la question de la création monétaire et celle des taux d’intérêts, nous voyons vite que la « gouvernance » européenne actuelle penche du côté des banques commerciales. Il est même question de mettre le peuple indocile sous « tutelle » !
Mais ce pays endetté est  aussi  surarmé,  les médias dominants ne le disent jamais. Petit pays de 11,3 millions d’habitants, la Grèce est pourtant le 4ème importateur mondial d’armement. Les dépenses militaires grecques sont en pleine « explosion » et sont passées de 1,34 milliards d’euros en 1988  à 7, 39 milliards d’euros en 2009 ! Vive la croissance ! En quatre ans seulement (2005-2009), ces dépenses ont augmenté d’un tiers, passant de 5,4 milliards à 7,3 milliards d’euros. Curieusement, le « pouvoir d’achat en armement » donné à la Grèce tient à des concours financiers de banques de mêmes nationalités que les industriels fournisseurs d’armement (USA, Allemagne, France). La Grèce a acheté à la France des missiles, des blindés, des navires de surface, des mirages 2000 (1,6 milliards d’euros). L’Allemagne a vendu à la Grèce six sous marins pour 4,8 milliards d’euros ! Nous comprenons là pourquoi les critiques allemandes à la Grèce montent en puissance à partir du moment où les marchands de canons allemands font face à des impayés. Les aides financières et le soutien français à la Grèce sont conditionnés par l’achat par ce pays de frégates, hélicoptères de combat, …
Nous pouvons clairement affirmer que le malheur du peuple grec fait le bonheur des marchands de canon allemands, américains et français. Face à l’endettement, les gouvernements grecs ont appliqué des plans de rigueur au peuple grec. Incapable de supporter une division par deux de leurs revenus, des centaines de grecs mettent fin à leur jours. Voilà, en Europe,  les premières victimes des Dassault, Lagardère, Siemens et des banques  qui profitent de la « crise de la dette ».
 

Connue pour son important budget militaire - entre 3 et 4 % du PIB ces dix dernières années, selon le Guardian -, la Grèce est, au sein de l'OTAN, seulement dépassée par les Etats-Unis en termes de parts du PIB national consacré à la défense. Elle est le pays de l'UE qui consacre la plus grande part de son PIB à l'achat d'armes.
Entre 2004 et 2008, elle était le cinquième acheteur dans le monde. Mais, restrictions budgétaires obligent, le pays a réduit de 20 % son budget de défense entre 2010 et 2011, passant sous la barre des 5 milliards d'euros.

lundi 11 juin 2012

Pas de parti pour l'écologie

Plusieurs approches justifient qu'on puisse penser qu'il n'est pas de parti pour l'écologie.

La première, très générale, consiste à affirmer que la politique est chose trop sérieuse pour la confier aux partis politiques. L'écologie, axe ou centre de toute politique, pour quiconque voit et comprend, autant qu'il le peut, la réalité du monde, n'a pas besoin, par conséquent, de parti.

La seconde approche, plus politicienne, consiste à constater que, depuis 1974, à part quelques poussées à l'occasion d'élections européennes ou régionales, aucun parti "vert" n'a jamais pu, en France, peser suffisamment face aux partis traditionnels et surtout au PS. Les élections parlementaires, au Sénat comme à l'Assemblée nationale, et a fortiori les élections présidentielles, n'ont jamais pu donner une place utile à un parti se réclamant de l'écologie qui, dès lors, n'avait plus d'autre raison d'être que de témoigner.

La troisième approche consiste à considérer que le mode de scrutin, les institutions monarchistes de la Ve République, bloquent tout accès des écologistes à des responsabilités politiques majeures. Le déficit flagrant de démocratie, en France, use, inexorablement tout parti qui voudrait échapper au bipartisme : PS ou UMP et, notamment, le parti Vert, appelé à présent EELV, qui ne pourra jamais, quoi qu'il en ait dit, "faire de la politique autrement".

La quatrième approche est la plus délicate : il conviendrait à tous les partis traditionnels que l'écologie échappe à la politique ou soit récupérable par chacun d'eux. "Pas de parti pour l'écologie" est une formule qui ravirait les professionnels de la politique si... cette écologie n'était, désormais, non seulement présente dans tous les partis, mais au cœur de toute la société parce qu'elle en est devenue la principale constituante.

La cinquième approche, enfin,  est celle de Simone Weil administrant la preuve que tout parti est "une machine à excommunier", autrement dit un outil de fragmentation et non d'unification de la vie citoyenne. Selon elle, les partis confisquent la politique et en limitent l'accès. L'écologie qui couvre la totalité de la vie commune ne saurait, alors, avoir sa place dans les limites souvent sectaires d'un parti.

Ces cinq approches débouchent sur la même conclusion : on peut mettre l'écologie à la porte des partis et des parlements, elle rentre par les fenêtres de la société tout entière. Les écologistes n'auront pu enfermer l'écologie dans un parti, mais les adversaires de l'écologie n'auront pu, davantage, l'enfermer dans la prison des idéologies utopiques. L'écologie c'est l'organisation pratique, au quotidien, de nos vies, à tous les niveaux individuels et collectifs,  du local au global, dans le respect maximal de tous les équilibres naturels.



Plus encore : l'écologie est indissociable désormais de l'économie. Non que "l'économie verte" ou "le développement durable" ait le moindre avenir (ces expressions sont confuses et ambiguës) mais la gestion des affaires du monde devient tout simplement impensable si l'on oublie, si l'on minimise, ou si l'on écarte les pré-occupations dont dépend le devenir même de l'espèce humaine.

Alors, à bas les partis et vive la politique : s'il n'est pas de parti pour l'écologie, il n'est pas de politique sans écologie.

samedi 9 juin 2012

Finance du XXIe siècle : folie ou horreur ?

Chaque vendredi, une émission d'antenne 2, animée par Élise Lucet, propose, en fin de soirée (à 22h.45) : Cash Investigation, autrement dit l'étude d'un sujet très sensible touchant à la manipulation de l'information des consommateurs.

Le 8 juin 2012, il s'est agi de présenter (c'est le titre de l'émission) La finance folle, celle des speed traders. Les traders en chair et en os ne sont plus absolument nécessaires. Avec le High frequency trading, on peut, en utilisant les savoirs de mathématiciens de haut niveau, construire des algorythmes qui permettent, à la nano-seconde près, d'effectuer des opérations boursières massives et qui vont, d'un bout du monde à l'autre, peser sur les marchés de la finance ou sur les pratiques de la finance de marché (à vous de choisir l'expression qui convient...).

Ne croyons pas que ce monde n'est pas le nôtre ! C'est avec l'argent des contribuables que des banques spéculent, dans des conditions qui échappent à presque tous les contrôles.  Il n'existe actuellement aucune réglementation qui puisse maîtriser cette "finance folle". Des machines surpuissantes, hors de contrôle, agissent sur les Bourses en multipliant, à des vitesses débordant les capacités de tout esprit humain, des informations innombrables qui modifient les jugements des décideurs. Il s'agit non seulement d'une folie mais d'une forme très savante de délinquance qu'aucun gendarme ne pourra jamais traquer.

De tels "progrès",  fondés sur la libération de l'intelligence mathématique, qui n'a plus aucun frein éthique, donnent à penser que le développement de la civilisation ne peut plus aller plus avant sans passer par une régression minimale ! La quasi totalité des hommes de ce siècle voient passer un train dans lequel ils ne monteront jamais. Ce train, c'est pourtant celui de leur histoire, de notre histoire. Nous sommes vécus. S'il n'est aucune gare où arrêter ce bolide, où examiner le contenu du train et de sa tractrice, nous ne comprendrons bientôt plus ce qui nous arrive. 

Aucune décision politique, aucune analyse philosophique ne seraient bientôt plus utiles. Les maîtres du monde nous soumettent à un nouveau Big Brother qui n'est même plus l'outil monstrueux que dirigent des hommes, les plus puissants. C'est une machine autonome qui n'a plus besoin des hommes et dont on attend, simplement, qu'en plus de son action de domination absolue des finances internationales, elle soit assez efficace pour distribuer de très riches prébendes à ceux qui la servent.

Le capitalisme est au sommet de sa gloire. Il peut  fonctionner sans capitalistes. Il est devenu le mode d'être et de penser banalisé. Ceux qui le condamnent peuvent lui être asservis sans s'en rendre compte. La finance moderne n'est pas seulement devenue folle (c'est-à-dire hors contrôle) comme le décrit l'émission (courageuse !) qui vient d'être vue par quelques milliers de téléspectateurs, cette finance nous fait atteindre le comble de l'horreur dès lors que tout objectif démocratique est annihilé à cause de la vitesse inhumaine à laquelle se prennent les décisions relatives au financement de l'économie.


Les nanotechnologies, dont on ne veut voir que les apports, démontrent, ici, dans le domaine bancaire, que la civilisation peut échapper à la pensée humaine. Ou, plus exactement, en même même que l'écart entre les revenus se creuse comme un gouffre et n'a plus aucun fond, aucune limite, l'écart entre les connaissances des élites et celles des masses est devenu béant, impossible à combler, en dépit (ou à cause) de la diffusion exponentielle des savoirs par internet. Ce sera bientôt, du reste, le plus grand défi lancé aux formateurs : l'école n'est plus le moyen de comprendre le monde pour pouvoir y vivre ; elle va devoir se transformer pour entrer dans le processus permanent de formation de tous, tout le temps. Nous devrons, sinon, nous en remettre aux "mégamachines" intelligentes, créées pour abêtir la majorité des humains et les transformer en fourmis, ou en termites, dans des sociétés ayant cessé d'avoir un destin qui leur soit propre.

Nous voici en guerre : la guerre des financiers partis, comme aux temps des conquêtes territoriales ou coloniales, à l'assaut des lieux de pouvoir et d'enrichissement. Le malheur est que nous sommes, à notre insu évidemment, déjà plongés dans cette guerre laquelle, parce que productrice de misère, ne peut que nous conduire à de nouvelles guerres, cette fois physiques.


À cela, une seule réponse : développer la libre conscience de ce qui se passe et la transformation de l'action des indignés, de  partielle qu'elle est, en une action plus globale. Tous les concernés ont à dire ceci : non, nous ne voulons pas que l'intelligence humaine, confisquée comme un objet par les riches, servent à exploiter les "99%" des humains qui sont nos semblables. Ce serait, sinon, avant même la disparition de l'espèce humaine (toujours possible par notre propre faute !), la fin des temps historiques, ceux que peuvent vivre des hommes qu'on peut encore appeler hommes.

lundi 21 mai 2012

De la croissance économique à la croissance politique.

 

Les discours enflammés sur la croissance ne serviront à rien. La croissance ne se décrète pas. On ne fait pas pousser les branches de nos arbres au cœur de l'hiver. Or, nous sommes en hiver. Il en est des sociétés humaines comme de la nature : il y a une période où l'eau et le soleil font monter la sève mais il en est une autre où le repos et la moindre activité s'imposent.

"Bien entendu, disait De Gaulle1, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe ! l'Europe ! l'Europe !... mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien". L'Europe est aujourd'hui à la peine et ce n'est pas la croissance qui la sauvera car «  on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant croissance, croissance, croissance... mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien ».

Il est des réalités que les dirigeants occidentaux ne veulent pas voir parce qu'elles les affolent et mettent en question leurs certitudes économiques les mieux installées. Non seulement notre planète a des limites et l'on n'y peut pas produire toujours plus de biens et de services, mais nos ressources, au rythme où nous les exploitons, s'épuisent et nous franchissons, actuellement, et le « pic oil » et le « pic all ». Il nous faut repenser notre action économique en fonction de ce que la nature nous offre et renouvelle constamment, sans gâchis et sans pillage. En dépend la vie de sept, bientôt dix milliards d'humains.

Nous étions peu nombreux à affirmer que l'écologie, chassée de la campagne électorale par la porte, reviendrait vite par les fenêtres et s'imposerait dans nos tout proches débats. C'est fait. Et nous voici, comme citoyens très concernés, ne pouvant guère compter sur les écologistes patentés au sein de leur parti, enfermés dans leurs alliances et à l'affut de places qu'ils n'obtiendront que chichement. L'écologie politique n'est ni l'affaire du petit nombre des écologistes qui se brûlent les ailes chaque fois qu'ils s'approchent trop près de la flamme du pouvoir, ni du reste, de quelque parti politique que ce soit car elle n'est plus une partie de la politique mais la politique elle-même, tout entière, c'est-à-dire tout ce dont sont faites nos vies.

Eau, énergie, nourriture, transports, pollutions, démographie, climat, gestion des risques; etc..., tout devient enjeu écologique.

L'eau peut devenir cause de guerres là où elle viendrait à manquer ou causerait des épidémies au lieu d'assurer l'hygiène et la santé.

Les énergies aux multiples sources, sans lesquelles notre action est faible, ne peuvent plus seulement dépendre du charbon, du pétrole et de l'uranium et c'est pourquoi une longue action de « décarbonation » et d'exploitation des énergies renouvelables doit s'engager sous peine de laisser à notre déscendance une Terre ruinée et vide. Il y a urgence et la recherche technologique, notamment pour le développement des énergies solaire et géothermique, ne doit plus subir la priorité et donc le freinage des entreprises pétrolières et nucléaires.

La nourriture a cessé d'être prioritairement une marchandise le jour où il est apparu qu'on ne peut plus la laisser se dégrader et perdre dans nos greniers ou dans nos usines agricoles, bien qu'elle puisse être produite en quantité suffisante pour nourrir les milliards d'humains que nous sommes, à condition de ne plus imposer notre régime alimentaire exagérément carné au monde entier.

Les transports, trop liés au pétrole et à l'électricité, vont devoir être repensés et toute l'industrie du tourisme va s'en trouver bouleversée. En vingt ans, les hommes vont devoir réapprendre à utiliser des moyens de circulation qui ne fassent plus de la vitesse le facteur décisif de choix des véhicules de déplacement. Des transports en commun, moins gourmands en énergie, vont devoir être proposés et nous aurrons à nous y habituer.

Les pollutions, non pas les malpropretés et les souillures mais les atteintes à la santé, du fait de l'usage de produits sanitaires, d'engrais et de pesticides ravageurs pour les populations animales dont l'homme fait partie, ne peuvent plus être supportées. On connaît les effets cancérigènes ou mutilants de produits qu'on a utilisés sans vergogne dans les industries et dans l'agriculture. On ne viendra pas à bout de ces pratiques sans des luttes politiques intenses qui seront tout sauf paisibles.

La démographie qui commande toutes les actions humaines ne peut plus être considérée comme une science d'observation du donné humain. Elle est l'étude de toutes les causes qui génèrent des fluctuations parfois rapides et considérables dans les populations humaines. On ne comprend guère pourquoi ce n'est pas une discipline universitaire privilégiée qui engloberait la géographie, l'anthropologie avec leurs appendices économiques et sociaux. Il y va de la connaissance de la planète de plus en plus étroite où nous vivons sans pouvoir nous en échapper. La juxtaposition d'États-nations voulant décider de tout chez eux, dans ce contexte planétaire en pleine évolution, apparaît de plus en plus surannée. Vivre ensemble sur toute la Terre avec, à la mi-siècle, dix milliards peut-être d'humains vivants, puis, après une lente décrue dont nous savons seulement qu'elle comportera un vieillisement massif, est un enjeu sans équivalent dans l'histoire de l'humanité. Toute politique, évidemment, en dépend.

Le climat détermine nos acivités mais nos activités, en ce siècle, nous le savons à présent, ont fini par déterminer le climat. D'aucuns, qui se disent scientifiques, le nient et ne veulent pas le savoir, mais l'élévation des températures, la fonte des glaces, les manifestations brutales des intempéries se sont produites à un rythme jamais connu et donc sont de plus en plus difficiles à prévoir et contrôler. Pour réduire, ralentir, avant de pouvoir les arrêter, les effets de ces bouleversements climatiques, il faut agir tout de suite, tout en sachant qu'il faudra des décennies avant d'éloigner les risques majeurs qui pèsent sur nos civilisations. Les actuels « maîtres » de l'économie et des institutions politiques ne peuvent l'ignorer mais ils hésitent, tant sont lourdes les décisions à prendre, décalées dans leur temps d'exercice de leurs mandats, et qui, si elles ne sont pas annoncées, expliquées et partagées, seront très impopulaires.

Restent, précisément, la prévention des risques que connaissent des peuples entiers du fait des inondations, tsunamis, tornades, volcanisme, tellurisme, risques en partie naturels mais aussi alourdis par les choix économiques des hommes qui engendrent parfois des effets désastreux. Car les risques peuvent être dûs non seulement au déchaînement des forces que la nature libère, ils proviennent aussi de l'incapacité des producteurs humains à maîtriser leurs « créatures » en entrainant des ravages maritimes ou des pertes de contrôle de centrales nucléaires. Tchernobyl et Fukushima en auront fourni notamment les preuves mais sans, du reste, que cela ait suffi à convaincre ceux qui se sont engagés, de toute leur intelligence, dans des aventures passionnantes sans doute, mais qui les ont mués en apprentis sorciers.

Etc, enfin, car tout n'est pas dit... Il n'y a pas de compromis possible entre ceux pour qui la survie de l'humanité passe avant tout et ceux qui considèrent que les pires risques font inévitablement partie de notre histoire. Pour ceux qui parient sur l'utopie d'un monde plus pacifié, il n'y pas d'accord pensable avec ceux qui jugent que fait partie de la condition humaine la violence des guerres auxquelles nous auront échappé, depuis 1945, en Europe de l'ouest, mais nullement ailleurs, à l'est du micro-continent, en Yougoslavie, et en Tchétchénie, en particulier, mais aussi en maints pays d'Asie et d'Afrique. On est là devant la question philosophique par excellence qui donne leur sens aux politiques qui s'affrontent : ou bien, considérant l'histoire, on estime que l'homme est une menace permanente pour l'homme et un facteur de maux dont on ne peut que limiter la perversité, ou bien l'on s'engage dans la voie, jamais empruntée, de la paix en actes et de la justice mise en œuvre. Il n'y aurait là rien de plus révolutionnaire que ce que les philosophes du XVIIIe siècle avaient posé dans le champ des possibles avec les Droits de l'homme et du citoyen, l'abrogation des privilèges et la devise liberté, égalité, fraternité.

À ceci près : faire entrer l'utopie dans la réalité, faute de pouvoir prolonger l'histoire humaine dans le cadre des données actuelles, est un pari gigantesque qui, selon les mythes qui ont bâti notre pensée, est trop lourd et trop douloureux, pour les épaules d'Atlas portant toute la Terre, et les bras de Sisyphe remontant, sans fin, un rocher impossible à fixer au sommet de ses épreuves.

Il nous faut donc porter la planète et rendre possible l'impossible. La croissance est, à côté, une espérance d'autant plus ridicule qu'elle est vaine ! Et pourtant, nous n'avons plus le choix. Nous ne pouvons laisser les générations qui nous suivent s'installer sur un volcan, sauf à décréter que nous avons fait notre temps sur terre. Cette pensée peut se concevoir, individu par individu, et le suicide fait partie des choix qu'un être humain peut effectuer quand il considère que toute issue heureuse lui est enlevée. Il n'en est pas de même pour l'ensemble des sept milliards de personnes en qui la conscience a jailli.

Mieux vaut une folie rationnelle à la hauteur de notre dignité que le réalisme meurtrier dans lequel nous nous engluons, discours après discours, débat après débat, conférence après conférence. Redonner foi en nous-mêmes, petits usagers de la planète où nous sommes pour longtemps encore enfermés, est devenu l'obligation des obligations.

Le comble du comble est donc que nous voici condamnés à réussir ce qui jamais n'est advenu : non pas l'installation dans le Paradis terrestre, mais dans une citoyenneté planétaire effective et réussie, laquelle suppose un partage et une solidarité... croissantes.

Le 21 mai 2012

1 - Conférence de presse du 14 décembre 1965.

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