mercredi 30 octobre 2013

La contradiction qui menace la République


 
La route écrase la planète.

On ne sait plus en France ce qu'est la gauche. On sait encore fort bien ce qu'est la droite. Depuis que la démocratie est devenue intellectuellement indissociable du capitalisme, il n'est plus pratiqué, en Europe, que des politiques libérales, c'est-à-dire tenant principalement compte des intérêts des entreprises et, principalement, des plus grandes. La droite ne triomphe pas seulement. Elle se veut sans aucune alternative. La gauche est vidée de son contenu. Elle meurt donc.

L'économie est présentée comme une science dont les lois ne se discutent plus. L'économie n'est pourtant pas une science ! Il est des économies mais une seule a été imposée ! Disons le crûment : on n'en fait-on jamais assez pour plaire aux riches. Si la droite parlementaire ne cesse de s'en prendre à la majorité présidentielle et au parti « ex-socialiste », elle approuve, en secret, des mesures gouvernementales qu'elle aurait voulu conduire elle-même, pour faire, si possible, pire encore ! Les citoyens constatent, dès lors, que ce ne sont plus les gouvernements qui dirigent les pays mais les puissances d'argent.

S'agissant, par exemple, de l'écotaxe, la confusion est à son comble. Elle a été votée très largement, en 2007. C'était le minimum accepté après le Grenelle de l'environnement. Tout le monde la voulait mais personne n'en a préparé des conditions acceptables d'application par tous et donc d'approbation par l'opinion. Il devait s'agir de taxer les camions en fonction de la distance qu'ils parcourent et de la pollution qu'ils génèrent, sur le principe « pollueur-payeur », afin de détourner progressivement de l'usage de la route au profit d'autres modes de transport, moins polluants. Les ressources libérées devaient être affectées notamment aux infrastructures ferroviaires. C'était un choix politique clair. Il a été sciemment saboté, et par le patronat et par des conservateurs qui ne voient que leurs intérêts à court terme. Des Bretons, de bonne foi, protégés jusqu'ici contre tout péage au sein de leur région, mais angoissés pour leur avenir, ont vu, dans l'écotaxe, la cause inévitable du recul de leur niveau de vie. Ils ont été manœuvrés ! Le Medef et la FNSEA ont fomenté la grogne. Ils ont obtenu mieux : l'émeute. 

Ce sera donc la faute à « la taxe ». Ajout du 2 novembre 2013 : car en fait de taxe, d'écotaxe, il s'est agi d'un détournement d'impôt vers le privé, d'un PPP (partenariat-public-privé) qui constitue une "bonne affaire" pour des entreprises et des banques coalisées pour mieux se servir et non servir ! Les infos révélées par médiapart sont tout à fait révélatrices de cette magouille qui va coûter aux contribuables sans rien rapporter d'écologique au pays ! (http://www.mediapart.fr/journal/france/311013/le-contrat-insense-de-lecotaxe).

Au passage, cela permet d'éreinter l'écologie... Ses soutiens plus fidèles à la majorité présidentielle qu'à eux-mêmes, protestent mais avalent à la fois et la couleuvre et leur chapeau... Bref, ce que l'UMP n'avait pas osé faire, ce sont les « pseudos-socialistes » et les « ex-écologistes » qui s'en chargent. Les sondages l'indiquent : la droite en veut toujours plus ; « l'ex-gauche » est dominée ; résultat : les citoyens jettent le manche avec la cognée et, désespérés, s'en remettent aux extrémistes, les vrais, les extrémistes de droite qui ne se retrouvent pas qu'au Front national et qui en veulent clairement à « la chose publique » c'est-à-dire à la République elle-même.

Plus d'écologie et moins d'écologie ? Nicolas Sarkozy s'était écrié : « l'écologie, ça suffit ! ». Il n'en voulait plus. François Hollande, reniant ses propres engagements, ne peut que le suivre. Cette contradiction va, à terme, lui coûter cher et politiquement et économiquement. Mais à nous tous aussi...

samedi 26 octobre 2013

Sur l'extrèmedroitisation de la France

 Non, ce n'est pas Marine Le Pen qui nous fait peur ! C'est notre grande perméabilité à des idées qui ne sont pas avancées par le seul Front National !

Que le Ministre de l'Intérieur actuel soit la personnalité politique la mieux appréciée des Français (selon des sondages dont les initiateurs et les modalités sont loin d'être toutes transparentes), voilà qui inquiète davantage. Non que Manuel Valls soit le grand méchant loup dont tout est à craindre, mais parce qu'il mène une politique, au nom du gouvernement tout entier, qui conduit à confondre les causes et les conséquences, l'appât du gain généralisé et encouragé d'une part, et les malfrats, petits et gros, qui en profitent, d'autre part. Autrement dit, des logiques de répression se mettent en place, avec l'assentiment des citoyens excédés, au lieu de dresser des obstacles à la gloutonnerie des profiteurs qui disposent de la complicité de médias aux ordres de qui les paient.

L'extrèmedroitisation est d'abord culturelle. En 2007, Nicolas Sarkozy avait remporté l'élection présidentielle sans rien cacher de l'idéologie qu'il soutenait et dont la formule, « Travailler plus pour gagner plus », n'était que la plus visible apparence. Depuis, de l'eau a coulé sous le pont et elle charrie des objets de plus en plus nombreux et dangereux. Ainsi continue-t-on à vouloir réduire le chômage en satisfaisant les exigences du patronat (à ne pas confondre avec l'ensemble des entreprises !). Ainsi leurre-t-on l'opinion en lui enfonçant dans la tête, jour après jour, que seule la vache sacrée de la croissance peut nourrir les revenus des Français. Ainsi culpabilise-t-on tous ceux qui sont privés d'emploi en leur reprochant de préférer l'assistance au travail ! Ainsi voudrait-on sanctionner ceux qui, pour trouver à s'employer, refusent de quitter leur région, leur maison, leur famille, prétendent ne s'engager que dans ce qu'ils savent faire, et hésitent à se reconvertir l'âge venant...

La mobilité, la souplesse, l'adaptabilité, la compétitivité, la modération dans l'activité salariée sont devenues des valeurs détournées qui signifient, en vérité : va où je le veux, - accepte mes conditions de travail quelles qu'elles soient, - apprend à faire tout ce que j'exige sinon, si tu n'as pas la compétence requise, je me passerai de tes services, - produit plus vite et moins cher sinon je ferme l'entreprise et je la transfère ailleurs, en France ou pas, - enfin ne me demande surtout pas de te payer plus, la main d'œuvre ne manque pas... L'affaiblissement des salariés et de leurs syndicats, incapables d'établir un rapport de force en leur faveur, fragilise des secteurs entiers de la société où s'introduisent d'autres moyens, illicites, d'avoir des ressources pour vivre. Cette situation est intenable et ne peut que déboucher sur une violence à laquelle déjà se préparent ceux qui ne veulent rien changer à un système qui broie l'Europe tout entière, mise en concurrence avec des populations immenses mais, pour le moment moins exigeantes et plus soumises.

Accepter cette logique économiste est mortifère. Ne pas sortir des fausses évidences distillées par les professionnels de la communication conduit à une impasse où les faibles et les pauvres seront égorgés. La dépréciation volontaire de la solidarité, du partage de l'égalité et de la fraternité (laquelle est une valeur politique et non une forme de la compassion !) mène à des conflits dont nul ne peut encore apprécier l'ampleur et le coût humain. Les « réalistes » ne sont pas réalistes sinon ils verraient pourquoi l'Europe, et l'Occident plus généralement, fut-ce très lentement mais inexorablement, sont entrés dans la voie du sous-développement pour avoir voulu conserver le développement pour eux seuls.

Du Tee-Party américain au FPO autrichien, au Vlaams Belang belge, au Jobbik hongrois (mais la vague n'a cessé d'enfler partout, en Norvège, Danemark, Suède, Italie, Japon, Israël...) les mêmes revendications s'installent : vivons chez nous, entre nous, chassons les étrangers, fermons les frontières, renforçons notre police et notre armée, appuyons nous sur nos élites, méfions nous du métissage, combattons l'islamisation, plaçons l'ordre avant la liberté... S'il ne s'agissait que des excès idéologiques d'une partie de nos sociétés il n'y aurait pas à craindre ce poison qui a déjà diffusé, dans le passé, et dont nous avions trouvé l'antidote. Le poison réinjecté dans notre corps social atteint, cette fois, la droite classique et la partie « républicaine » de la gauche qui se sont laissé pénétrer par le nationalisme et le retour d'une conception fermée de l'identité française. Autrement dit, les organisations économiques et sociales étant mises à mal par ce qu'on appelle la crise (et qui est une forme nouvelle d'une mondialisation qui a cessé d'être occidentale), le repli de tous ceux qui craignent l'avenir, et singulièrement pour leur propre avenir, prend un tour agressif sur lequel surfent d'habiles démagogues. 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/c/c5/Jobbik_Magyarorsz%C3%A1g%C3%A9rt_Mozgalom.png/150px-Jobbik_Magyarorsz%C3%A1g%C3%A9rt_Mozgalom.png

 L'extrèmedroitisation apparaît donc comme un effet de glissement du curseur politique, non vers les extrêmes comme on nous dit mensongèrement (pour nous faire accepter une fausse égalité entre le Front de gauche et le Front national par exemple), mais vers la droite dure, super-individualiste, hostile aux choix écologiques les plus incontournables, centralisatrice, souvent sexiste, néo-nationaliste, répressive avant d'être préventive, interventionniste dans les pays hier sous domination coloniale, etc... Il s'agit là d'une orientation où se rejoignent des formations politiques (en tout ou partie) de plus en plus décomplexées, c'est-à-dire de plus en plus à droite, de plus en plus extrémistes dans leur défense de la « démocratie capitaliste » (les deux mots étant devenus indissociables, progressivement après la chute du mur de Berlin, et nettement depuis le début du XXIe siècle !).

Nous sommes entrés dans un conflit idéologique total. Ce n'est plus un affrontement parti contre parti. C'est la mise en cause brutale de la citoyenneté. Qui choisit le camp des pauvres, des modestes, des négligés, des oubliés, des « sans », des abandonnés, bref des « misérables » eut dit Victor Hugo, est confronté, immédiatement, à tous ceux qui, ou bien veulent que ça dure, par intérêt personnel (lequel est multiforme et ne concerne pas que les grandes fortunes) ou bien préfèrent la stagnation plutôt que le risque d'un changement jugé impossible (et nul mieux que François Hollande n'aura si vite, et si éloquemment, bradé ce beau mot de changement) ! Il nous faut considérer les échecs multipliés d'une Europe non européenne qui n'a pas encore d'existence politique, des partis socialistes européens, sevrés de marxisme, et devenus si peu sociaux qu'on les confond voire qu'on les associe aux conservateurs -comme en Allemagne, actuellement-, des partis écologistes qui se sont trahis eux-mêmes en cessant d'être ce qui a été leur raison d'apparaître. Le malheur accouche parfois d'une espérance : tous ces échecs ne peuvent qu'entrainer vers un neuf qui ne viendra pas au monde tout seul.

Il est temps de méditer, de nouveau, le propos d'Antonio Gramsci : "L'ancien se meurt mais résiste ; le neuf ne tarde pas à voir le jour, mais dans le clair-obscur surgissent des monstres." Chassons les monstres et travaillons à ce que le neuf, qui s'annonce, n'avorte pas.

dimanche 20 octobre 2013

Leonarda et la religion du droit


François Hollande a tranché : Leonarda Dibrani, mineure, peut quitter le Kosovo et rentrer, seule, en France ; ses parents n'en ont pas le droit. Indépendamment du ridicule de la proposition (comment vivre sans famille ?), il y a, dans la décision du chef de l'État, et donc dans l'esprit de ceux qui l'ont conseillé, une conception du droit qui fait froid dans le dos !

Qu'est-ce que le Droit sinon l'ensemble des lois et textes d'application qui, dans une société donnée, la nôtre en l'occurrence, constitue les règles de vie communes à tous les habitants, citoyens ou non, Français ou étrangers. Le droit protège ; il ne crée pas l'injustice, sinon il cesse d'être le droit.

Car il y a abus de mot quand la référence au droit devient un mode de refus de droits humains qui n'ont pas besoin de code pour s'imposer. Celui qui aime accomplit la loi et plus que la loi, disent les textes que citent les chrétiens. (Romains 13.10 : "…l’amour est donc l’accomplissement de la loi" ou
Galates 5.14 : "Car toute la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même".) Dans notre civilisation, chrétiens ou pas, nous avons tous comme tradition non pas la religion de la loi mais un respect des personnes qui passe avant le droit.

Adolescent, puni pour je ne sais plus quelle peccadille, dans mon internat, j'avais dû commenter, par écrit, la formule : "mieux vaut une petite injustice qu'un grand désordre" ! Je m'étais libéré de la rage d'être en retenue en pourfendant ce faux principe. J'estimais déjà que toute injustice, fut-elle petite, peut conduire vers un grand désordre. 

Nous en sommes là, avec Leonarda. Déjà, Manuel Valls, de plus en plus bravache, et qui se constate soutenu, annonce, dans Le Journal du dimanche, que les précautions sont prises : la famille ne rentrera pas en France. Autrement dit, la police est, par avance, chargée de traquer ces clandestins qui tenteraient de revenir en France pour rejoindre leur fille à Pontarlier. Inhumanité manifeste ! Pas plus qu'à Lampedusa où, sous nos yeux, on laisse la mer punir de mort les réfugiés africains qui tentent de violer la loi et de pénétrer en Europe, on n'acceptera la moindre exception ! Une famille sans droit "n'a pas vocation à vivre en France" (surtout, ce n'est pas dit, mais c'est évidemment pensé, s'il s'agit de Rroms...). Qu'ils aillent s'échouer ailleurs...


Alexandre Romanès, dans le numéro de Libération du 18 octobre 2013, rappelle la phrase de Gandhi : "Quand la loi n'est pas respectable, je ne la respecte pas". Oui, la loi n'est pas sacrée et quand elle ne respecte pas les hommes, il faut lui désobéir. Un bon citoyen n'est pas celui qui s'incline à tout coup devant la loi, il est celui qui sait et peut discerner ce qui est juste ou non et qui agit en conséquence.

Il y a ambiguïté dans le constant rappel à la société de droit. Admettre quasi automatiquement que notre pays est une société de droit fait bon marché des violations multiples que subit le droit existant et que constatent les avocats défenseurs du droit ou le Défenseur des Droits (actuellement Dominique Baudis). Mais il y a bien pire : en nombre d'occasions, le droit français se révèle injuste, ce que souligne, par exemple, un jugement récent de la Cour européenne des droits de l'homme (1).

La Ligue des Droits de l'Homme, elle-même, n'échappe pas à ce culte du droit par ses rappels au droit de façon trop générale, comme si une société était harmonieuse et libre parce qu'elle dispose d'un Droit national abondant, précis et enseigné ! 

Le droit est rectiligne et manque de souplesse. Il faut donc le corriger, sinon le droit devient rigide et vire à droite. Au lieu d'être un ensemble de repères permettant de trouver son chemin soi-même, il prétend fixer en détail notre mode de vie ! Bien entendu, c'est impossible et aucune répression ne permet de faire marcher tout le monde d'un même pas, sauf à détruire cette démocratie fragile constamment menacée voire mise à mal. 

La jeune Leonarda est, bien sûr, soutenue par les lycéens de son âge qui se reconnaissent en elle. Sans l'avoir voulu, elle nous aura permis d'ouvrir les yeux sur une contradiction majeure. Au moment où l'on fustige les Rroms en stigmatisant leur prétendu refus d'intégration voila une adolescente, parfaitement francophone, qui réussit ses études et concourt à l'insertion de sa famille dans une ville où elle se fait accepter. C'est tout le discours sur la "vocation" des Rroms à rentrer dans leur pays qui vole en éclats. Après Anina, l'étudiante voulant devenir magistrate, en France, ces jeunes filles rroms démontrent (mais pourquoi est-ce nécessaire ?) qu'on peut vivre en France, même si l'on est d'origine étrangère, en restant soi-même (2).




Le débat est lourd de différends profonds. L'identité française n'est pas close (elle ne l'a jamais été) et elle est plurielle (n'en déplaise à l'UMP, au Front national et à une partie des socialistes qui n'ont retenu de la République que son caractère ethnocentré de non reconnaissance des minorités). Les Rroms de l'Union européenne (Roumains ou Bulgares depuis 2007, Croates depuis 2013), mais aussi ceux qui sont ressortissants de pays européens ayant "vocation" à entrer, tôt ou tard, dans l'Union, en dépit  d'innombrables résistances, (dont l'Albanie, le Kosovo, la Serbie, la Serbie, la Macédoine, le Monte-Negro et, bien entendu, la Turquie...), ne sont pas des étrangers comme les autres. Ils sont chez eux en Europe, dans toute l'Europe et s'ils n'en ont pas partout le droit formel, ils en on le droit de fait - ils y sont ! -, le droit moral - à moins qu'on songe, comme les nazis, à les faire disparaître ! -, le droit des hommes à vivre sur un continent qui est autant le leur que le nôtre - depuis sept siècles -.

Les Rroms ont, en Europe, le droit d'avoir des droits ! Merci Leonarda.
 
(1) - La Cour européenne des droits de l'homme(CEDH) a condamné, jeudi 17 octobre, la France pour avoir prononcé en 2004, sans nécessité apparente, l'expulsion d'un campement de gens du voyage et sans leur proposer de solutions satisfaisantes de relogement. /.../ Les juges concluent qu'il y a eu violation du droit au respect de "la vie privée et familiale, du domicile et de la correspondance".
http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/10/17/la-cedh-condamne-la-france-pour-une-expulsion-de-gens-du-voyage-en-2004_3497339_3224.html
(2) -  Anina Ciociu, Je suis tzigane et je le reste, éditions City, 2013.

mercredi 9 octobre 2013

Les cinq R ou de la résistance à la rupture.


Résistance, refus, révolte, rébellion, rupture : nous voici acculés vers des attitudes de rejet au lieu de passer le plus clair de nos vies à construire une société d'équilibre.

Résister, c'est ne pas se laisser entrainer dans ce qui nous apparaît néfaste. Ce n'est pas tout rejeter.

Refuser, consiste à dire non aux comportements politiques toxiques. Ce n'est pas tout critiquer.

Se révolter, c'est s'opposer à ceux qui ne proposent rien à quoi l'on puisse souscrire. Ce n'est pas tout nier.

Se rebeller, c'est se dresser contre l'État, dès lors qu'il ne remplit plus ses missions. C'est un acte citoyen positif et nécessaire.
http://www.nostate.com/wordpress/wp-content/uploads/2008/11/rebellion.jpg

Rompre, c'est briser le lien qui nous enchaîne aux outils qu'utilisent les servants-serviteurs-asservis du système économico-politique. C'est se libérer.

Il y a là toute une gradation qui conduit de la simple contestation à la non-participation à cette démocratie-capitaliste (les deux mots sont désormais liés !) qui se veut sans aucune alternative, finie, close.

Nul besoin de recourir à des actions violentes pour laisser s'épanouir sa colère. « La plume plutôt que le fusil » s'exclame la jeune Pakistanaise de 16 ans, Malala Yousafzai, dans une autobiographie parue le 8 octobre. On voudrait la porter candidate au prix Nobel de la paix et, déjà, les médias occidentaux commencent à pourrir son image en en faisant une miraculée dont les méchants Talibans n'ont pas eu la peau...



Malala Yousafzai, sauvée...

C'est contre ces détournements constants de l'attention des citoyens qu'il faut se dresser. Ce que dit Malala, c'est que les femmes ont, sur Terre, un rôle politique majeur qui peut, avec l'éducation, conduire vers l'émancipation de tous. Ce qu'on veut lui faire dire, c'est qu'elle a rejoint l'occident définitivement. Elle a été sauvée en Europe et débarrassée de la balle qu'on lui avait tiré dans la tête. On lui a donné la parole en Europe alors qu'au Pakistan, on voulait la faire taire. On l'a aidée à écrire sa bibliographie alors qu'elle est encore une enfant, brillante certes, mais faible dans cet univers rapace. Bref, veut-on nous faire croire, qu'elle est, à présent éduquée, protégée, une fois mise en vedette par les bons, face aux méchants antioccidentaux, fanatiques et... musulmans.

Cet exemple est frappant : pour masquer les turpitudes de la pseudo civilisation occidentale qui sombre dans l'exploitation brutale de la planète et de ses habitants, on loue une courageuse et très intelligente jeune fille qui a fui ses assassins. L'Europe ou les USA accueilleront-ils pour autant tous les jeunes humains qui fuient la guerre, l'extrême misère ou la torture ? Non ! Les Syriens arrivés à Calais sont, aux yeux des autorités françaises et anglaises, d'abord des illégaux. À Lampedusa, (dont on parle aussi pour le prix Nobel de la paix, et ce n'est pas un hasard, tant est grand le malaise !) on mourait par centaines au large de l'île, bien avant le drame récent, et nombre de survivants, à la belle étoile, n'avaient pas une couverture pour s'abriter du froid et de la pluie dans certains centres d'accueil-rétention.

En quel monde vivons-nous où se camoufle, sous les mots choisis, habiles et perfides, une volonté de rejet de tous ceux qui ne se soumettent pas aux lois du marché et à notre mode de vie ethnocentrique (dont le modèle US n'est qu'un sous-produit, résultant de l'histoire coloniale, esclavagiste et ultra-violente) ?

Sauver l'occident de lui-même, (car nous en faisons partie et nous sommes directement concernés !) c'est résister à cette glissade vers le « tout-fric », la justification du pire par le gain et le profit. Sauver l'occident de lui-même, c'est refuser de laisser associer le meilleur de notre civilisation à un système dominant auquel le monde entier devrait se soumettre sous peine de sanctions économiques ou militaires. Sauver l'occident de lui-même, c'est se révolter contre une gestion des affaires des hommes qui voit, en chaque citoyen, ( en dépit de l'apport des philosophes, depuis Montaigne et La Boétie jusqu'aux Encyclopédistes et Rousseau ), soit un consommateur soit un employé, avant de voir en lui un semblable et un frère. Sauver l'occident de lui-même, c'est se rebeller afin d'empêcher que s'effectue, élection après élection, le détournement pervers de la démocratie qui transforme chaque électeur en auteur de son propre malheur. Sauver l'occident de lui-même, c'est rompre avec la fatalité d'une organisation sociale qui ne tient plus que par la force des armes, incapable de donner espoir à ses enfants, aveugle face à la finitude d'une planète à laquelle on ne donne pas le temps de se reconstituer.

La rupture n'est qu'un sauvetage désespéré mais urgent. Il est grand temps de vivre autrement, loin des apparences que les médias aux ordres nous font confondre avec la réalité. Il est indispensable de vivre hors de l'univers des partis et de tous les organismes conservateurs qui ne regardent pas plus loin que le temps d'un mandat électoral. Ce sera une épreuve pour tous ceux qui ont confondu le confort et la civilisation. Mais il n'y a plus d'autre choix que celui-ci : vivre de peu pour vivre mieux. Rien de neuf, en cette exigence. On le savait depuis plusieurs décennies mais, cette fois, on est placé devant la dernière échéance : pour l'espèce humaine, le délai est expiré. Le mode de vie occidental actuel nous détruit. Ou bien des événements très cruels nous contraindront d'y renoncer, ou bien nous accepteront la radicalité que nombre de scientifiques dont ceux du GIEC, mais aussi bien d'autres sages, nous exhortent d'accepter. Les puissants sont devenus impuissants. Place aux modestes et aux simples. Passons de l'indignation à la rupture. Ne nous laissons plus manipuler, prenons enfin nos vies en main !


Oser et réussir


lundi 23 septembre 2013

Le retour d'Ivan illich




Le 21 septembre, dans la mairie du 2e arrondissement de Paris, l'association Rêvolutives organisait une rencontre autour de Thierry Paquot, auteur d'un livre, Introduction à Ivan Illich, paru en 2012.

Qu'il faille proposer une introduction à la pensée d'Ivan Illich peut surprendre mais le long silence fait sur son œuvre le justifie.

On en est resté au souvenir vague de ses livres "scandaleux", parus dans les années 1970 et notamment Pour une société sans école (alors qu'Illich proposait tout autre chose : "déscolariser la société", c'est-à-dire cesser de s'en remettre à la seule école pour apprendre) ! Pas de suppression de l'école donc mais la fin de l'école obligatoire, ce qui est tout différent ; l'informatique, à ses débuts  lui avait d'ailleurs semblé une occasion de formation à ne pas négliger. (Il n'eut sans doute pas apprécié le "décérébrage" que permet, aussi, aujourd'hui internet). Toujours est-il qu'avec ses 500 000 exemplaires vendus en France, Pour une société sans école fit connaître et discuter Illich et ses écrits successifs.

Illich se rendit célèbre aussi par son autre livre sur La convivialité, (un mot qui lui aurait été suggéré par Lévinas). Le convive, pour Illich, n'était pas le commensal mais "le partageux", celui avec qui il fait bon vivre, celui qui aide à vivre sans heurt, dans le respect d'autrui, dans la création.

Illich (1926-2002) est de la même génération que les nonanagénaires qui ont, comme lui, annoncé la société qui s'assume, qui se responsabilise, qui s'éduque, qui s'autonomise, qui s'apaise, qui se planétarise, qui se "désoutille".

Car Illich fut l'un des tout premiers à penser et à écrire que les institutions peuvent enfermer les hommes dans un conformisme fatal à la pensée et à l'évolution sociale. Sa critique de l'église catholique, à cet égard, lui qui fut séminariste et prêtre, est à la racine de sa mise en cause des outils qui finissent par produire le contraire de ce que pourquoi elles ont été créées : l'école et l'université, l'hôpital, l'automobile... Quand la skole ne permet plus la connaissance de soi et d'autrui, quand La Némésis médicale (autre livre scandaleux) fait du corps la matière d'une entreprise gigantesque et du médicament une marchandise, alors la société se délite.

Et pourtant Illich, ni marxiste, ni écologiste, ne donne de leçons à personne. Il n'y a pas de doxa illichienne. En véritable intellectuel, éloigné de ceux des universitaires qui ne produisent pas de la pensée mais la répète, il n'a cessé de réévaluer d'un point de vue critique son œuvre. Quand les éditeurs ont cessé de publier ses travaux (il "ne faisait plus 3000" ventes !), il n'a pas renoncé à écrire et à multiplier les conférences.

Illich est de retour si l'on comprend que sa quête permanente, une fois passée ce qu'il a appelé "ma période des pamphlets", redevient d'actualité. Mieux vaut ne pas rater sa vie que de changer la vie. Cet itinérant, sans logis fixe, parlant et travaillant dans une quinzaine de langues, qu'on a pu rencontrer dans les Amériques comme au Japon ou dans différents pays d'Europe n'avait pas besoin de prêcher la révolte pour bouleverser les comportements. On ne sortait pas indemne d'une rencontre avec lui et nombre de penseurs contemporains lui doivent d'être ce qu'ils sont, imprégnés d'une pensée insoumise et d'une rigueur sans rigidité.

Illich est de retour parce qu'il incite encore à sortir des systèmes qui paralysent et il n'est pas besoin de prononcer le mot capitalisme pour comprendre que le système économico-libéral est tout simplement obsolète. Gorz le pensait avec lui.

Illich est de retour parce que le relire à la lumière de données contemporaines, qu'Illich n'a pas connues, tout s'éclaire et ses intuitions sont revivifiées. Ses "pamphlets" eux-mêmes (ses écrits de la première période, les plus lus) trouvent un nouveau sens. Ses œuvres suivantes, moins accessibles, sont à leur tour approchées, découvertes et méditées.

Illich est de retour pour ceux qui voient en lui l'un des tout premiers à avoir agi sans parti, sans pétitions, inclassable, irrécupérable, mais capable de donner un sens politique à l'amitié telle qu'il la voit et qu'on peut sans doute rapprocher des Politiques de l'amitié de Jacques Derrida.

En ces temps d'incertitude Illich nous apprend la fécondité du silence. Se taire un temps n'st pas renoncer mais approfondir. À ceux qui désespèrent dans un monde de la futilité de l'exploitation et donc de la violence, Illich répète que ce n'est jamais temps perdu que de conquérir une autonomie qui n'est pas égotiste et il continue d'en fournir les voies.




mardi 17 septembre 2013

La révolte des nonagénaires



Ils ont 90 ans ou plus ou un peu moins. Ils ont beaucoup écrit au cours de leur  vie de sociologue, ethnologue ou philosophe. Ils s'éteignent l'un après l'autre. Tous disent (ou ont dit la même chose, il a peu) : notre civilisation est indigne d'elle-même et s'autodétruit, faute de vouloir regarder la réalité en face : c'est l'action des hommes qui nuit à la Terre entière ! Le constat est terrifiant mais il n'est pas désespéré car, même si l'espoir est ténu, il existe.

Cornelius Castoriadis (1922-1997)1, Viviane Forrester (1925-2013)2, André Gorz (1923-2007)3, (Stéphane Hessel (1917-2013)4, Albert Jacquard (1925-2013)5, Claude Lévy-Strauss (1908-2009)6, Jean Malaurie (1922-....)7, Edgar Morin (1921-....)8, Michel Serre (1930-....)9, Alain Touraine (1925-....)10, pour ne parler que des auteurs français, expriment tous, chacun à sa manière et avec sa sensibilité, le même diagnostic : le système économico-libéral est à bout de course ; la non prise en compte des analyses écologistes ne nous conduit pas vers le mur car nous sommes déjà entrés dedans ; une mutation est amorcée dont, actuellement, nous ne savons pas encore où elle nous conduit ; il y a folie chez les hommes et feu sur la terre ; et pourtant, nous ne voulons pas le savoir car nos habitudes l'emportent sur notre lucidité.

Presque tous de la même génération, ces auteurs expriment une angoisse : eux qui sont nés entre les deux guerres mondiales (sauf le centenaire, Claude Lévy-Strauss, né avant la première) interrogent leur temps : l'humanité est-elle donc condamnée à ruiner les meilleures de ses espérances et à vivre dans les guerres permanentes, vives ou pernicieuses, qui la font s'abîmer dans des gouffres sans fond ?

À les lire ou relire, on n'éprouve pas le sentiment que tout est joué, que la catastrophe va tout emporter, mais que le risque d'un échec total existe. Ce qui est sûr, c'est qu'il est vain de continuer à penser en faisant usage de mots fourre-tout auxquels on fait dire ce qu'on veut et qui ne permettent plus de se comprendre. « Gauche » et « droite » ont sombré dans cette catégorie et, depuis peu : « démocratie ». Ces vocables qui ont eu un sens des plus clairs, n'en ont plus ou se sont usés jusqu'à la trame. Il faut en inventer d'autres qui décriraient mieux les aspirations politiques.

Nul ne peut plus ignorer que la croissance est une fuite économique en avant qui ne peut que se fracasser sur les limites terrestres, mais le mot croissance fait partie du vocabulaire obligé ; c'est un vocable « sacré » dans la religion économiciste.

Nul ne peut plus ignorer qu'on peut produire toujours davantage avec toujours moins d'emplois, mais le mot emploi fait aussi partie du vocabulaire obligé ; c'est un vocable attaché, enchaîné, collé à celui de revenu. Dès lors, s'en détacher c'est perdre ses ressources car le non-emploi, appelé chômage, aboutit, dit-on, à... la rue !

C'est contre ces fausses évidences-là que se sont dressés les nonagénaires, que se sont exprimés les sages auxquels on veut bien donner une place dans la littérature mais surtout pas dans notre culture, car tenir compte de ce qu'ils disent contraindrait à chercher une autre voie (comme dit Edgar Morin).

Parce qu'on ne sait où aller, on reste au cœur de l'incendie ! Tant que les brûlures ne seront pas trop douloureuses, on restera planté là, paralysés, convaincus qu'i y a trop de risque à bouger, bloqués dans la fournaise du système économico-libéral pourtant pire que le capitalisme des deux siècles passés.

 Avec sept milliards d'humains sur Terre et alors que le ratio entre le revenu moyen par habitant dans les 20 % pays les plus riches et les 20 % les plus pauvres est passé de 30, en 1960, à 74 en 1997, tout est réuni pour que la marmite planétaire explose. 

« La sortie du capitalisme aura lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer », écrivait André Gorz, en 2007, juste avant sa mort. Pour ce qui est de la barbarie, elle s'étale déjà sous nos yeux, mais, dans le même temps, on ne saurait arracher toutes les pousses des plantes régénératrices qui, partout, sortent de notre Terre. C'est ce qu'annonce l'appel à la révolte des nonagénaires, une révolte-indignation qui est devenue révolutionnaire, non par violence mais par retournement des contre-valeurs qui ont été instillées par la société des nantis.

Puissent « les vieux » nous inspirer tous.

1   Castoriadis Cornelius, Une Société à la dérive, entretiens et débats 1974-1997, Seuil, Paris, 2005.
2   Forrester Viviane, L'horreur économique, Fayard, Paris, 1996 et La promesse du pire, Seuil, Paris, 2013.
3   Gorz André, Ecologica, Galilée, Paris, 2008. Édition posthume.
4   Hessel Stéphane, Indignez-vous, Montpellier, Indigènes éditions, 2010.
5   Jacquard Albert, Réinventons l'humanité, avec Hélène Amblard, postface de Serge Latouche, Sang de la Terre, 2013.
6   Lévy-Strauss Claude, Nous sommes tous des cannibales, Paris, Seuil, 2013. Édition posthume.
7   Malaurie Jean, Terre Mère, Paris, CNRS Éditions, 2008.
8   Morin Edgar, La voie, Fayard, Paris 2011.
9   Serre Michel, Biogée, Éditions-dialogues.fr/Le Pommier, Brest/Paris, 2010.
10 Touraine Alain, La Fin des sociétés, Seuil, Paris, 2013

dimanche 15 septembre 2013

Le visionnaire d'une utopie réaliste.


On rend partout hommage à Albert Jacquard. Est-ce seulement l'homme qu'on admire, l'ampleur de son intelligence, la force de ses engagements, l'immensité de ses savoirs, reconnues et saluées y compris par François Hollande, au nom de tous les Français ?

Ne perdons-nous pas, avec Albert Jacquard, plus que cela : la voix de celui qui savait exprimer et fonder les grands choix de ceux qui veulent rompre avec un modèle de société qui, tout à la fois, est devenue infidèle à ses propres valeurs et s'attache à des contre-valeurs ? Cesser d'être des prédateurs, des dominateurs, des avides est possible n'a-t-il cessé d'exposer et de tenter de prouver.

Avec le silence d'Albert Jacquard nous allons, pour quelque temps, perdre du poids et de l'énergie car nous ne saurons pas, d'ici longtemps, comme lui, peser sur les événements et les idées qui font bouger le monde. Il nous fait, cependant, obligation sinon de le remplacer du moins de prendre sa suite.

Pour ne retenir que quelques idées-force qui n'ont pas encore atteint la conscience d'une majorité de nos contemporains, et sur lesquelles insistait « le Professeur », citons celles-ci :

• Nous sommes tout prêts d'avoir atteint nos limites1. Une croissance infinie est incompatible avec une planète finie. « La mutation dans laquelle nous nous trouvons implique l'urgence pour nous tous d'élargir notre concept de l'humanité. /.../ Deux solutions : ou nous disparaissons, ou nous sommes les primitifs des humains qui nous regarderont dans deux mille ans ». Heureux les primitifs, ceux qui seront les premiers à promouvoir une humanité nouvelle, moins violente à l'égard d'elle-même et de notre planète sans qui nous ne sommes rien!

• Le culte de la compétition, tout comme le culte de la croissance, fonde un système économique et culturel ravageur. « Réussir est devenu l'obsession générale de notre société, et cette réussite est mesurée par notre capacité à l'emporter dans des compétitions permanentes. Il est pourtant clair que la principale performance de chacun est sa capacité à participer à l'intelligence collective, à mettre en sourdine son « je » et à s'insérer dans le « nous », celui-ci étant plus riche que la somme des « je » dans laquelle l'attitude compétitive enferme chacun. Le drame de l'école est d'être contaminée par une attitude de lutte permanente, qui est à l'opposé de sa finalité ».2 Éduquer n'est pas juger mais être le complice et le soutien de celui qui s'élève et sort de l'enfance.

• S'approprier une connaissance c'est la faire entrer en soi mais si s'approprier devient garder pour soi, alors c'est nuire. L'appropriation des richesses, des sols, du savoir est un accaparement, une privation d'autrui, une privatisation d'un bien commun exclu du partage. La propriété d'objets utiles est ce dont on a l'usage en propre pour vivre dignement et sans excès ; on ne possède pas la Terre. « Au mépris des cultures dites primitives ignorant l'appropriation et la compétition, nous avons mis en place un système culturel, économique, financier conduisant à la négation d'une grande part des potentialités humaines » affirme Albert Jacquard dans le dernier de ses livres.3

Après les philosophes, sociologues, ethnologues, connus et reconnus mais oubliés ou méprisés par les puissants et les riches, Albert Jacquard, dans la lignée des penseurs français du XXe siècle, tels notamment Marcel Mauss, Jean Malaurie, André Gorz, nous laisse un message : ou bien le don, le partage, l'égalité des hommes, la connaissance et le respect de la nature cesseront d'être des bonnes paroles doublées de bonnes intentions jamais réalisées, ou bien c'en est fait de notre espèce devenue capable de s'autodétruire. 

Il n'est d'autre inspiration des politiques qui vaille car il y a, désormais, incompatibilité entre, d'une part, la vision du monde qui, actuellement, domine et motive les actes de gouvernement et de gestion des rapports humains et, d'autre part, la vision du monde qui porte loin les regards et prépare, tout de suite, une vie collective et planétaire débarrassée de son moteur principal : le profit individuel lequel fait de chacun de nous un petit ou un grand prédateur.

1  Albert Jacquard, L'équation du Nénuphar, Calmann-Lévy, 1998.
2  Albert Jacquard, Mon utopie, Stock, 2006.
3  Albert Jacquard et Hélène Amblard, Réinventons l'humanité, éditions Sang de la Terre, 2013.



lundi 9 septembre 2013

Laïcité : la diversité est universelle

Tel est le texte de la charte de la laïcité, rendu public ce jour, 9 septembre, texte convenu, timide, "irréprochable", aux formulations bien connues, mais sans grande portée, hélas...


La République est laïque. La Nation confie à l'École la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République.

1. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi, sur l'ensemble de son territoire, de tous les citoyens. Elle respecte toutes les croyances.

2. La République laïque organise la séparation des religions et de l'État. L'État est neutre à l'égard des convictions religieuses ou spirituelles. Il n'y a pas de religion d'État.

3. La laïcité garantit la liberté de conscience à tous. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Elle permet la libre expression de ses convictions, dans le respect de celles d'autrui et dans les limites de l'ordre public.

4. La laïcité permet l'exercice de la citoyenneté, en conciliant la liberté de chacun avec l'égalité et la fraternité de tous dans le souci de l'intérêt général.

5. La République assure dans les établissements scolaires le respect de chacun de ces principes.

6. La laïcité de l'École offre aux élèves les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l'apprentissage de la citoyenneté. Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix.

7. La laïcité assure aux élèves l'accès à une culture commune et partagée.

8. La laïcité permet l'exercice de la liberté d'expression des élèves dans la limite du bon fonctionnement de l'École comme du respect des valeurs républicaines et du pluralisme des convictions.

9. La laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l'égalité entre les filles et les garçons et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l'autre.

10. Il appartient à tous les personnels de transmettre aux élèves le sens et la valeur de la laïcité, ainsi que des autres principes fondamentaux de la République. Ils veillent à leur application dans le cadre scolaire. Il leur revient de porter la présente charte à la connaissance des parents d'élèves.

11. Les personnels ont un devoir de stricte neutralité : ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuses dans l'exercice de leurs fonctions.

12. Les enseignements sont laïques. Afin de garantir aux élèves l'ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu'à l'étendue et à la précision des savoirs, aucun sujet n'est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme.

13. Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l'École de la République.

14. Dans les établissements scolaires publics, les règles de vie des différents espaces, précisées dans le règlement intérieur, sont respectueuses de la laïcité. Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.

15. Par leurs réflexions et leurs activités, les élèves contribuent à faire vivre la laïcité au sein de leur établissement.





Tout est (presque) dit, sauf que :
     - à la différence de ce qui a été vécu, pensé, écrit, et adopté, en 1905, il ne s'agit plus de s'en prendre au cléricalisme catholique, c'est-à-dire à la domination de l'Église sur les institutions et la vie politique, en France. L'Église, devenue minoritaire, s'accommode fort bien, désormais, de la laïcité dès lors qu'elle est respectée.
      - nous ne vivons plus à une époque où s'opposaient des universalismes monistes, c'est-à-dire la propension à réaliser l'unité des peuples par l'évangélisation ou les valeurs de la république appuyées sur la science. La Terre n'est plus un immense pays de mission. La science est modeste et les savants ne prétendent plus être seuls à chercher la vérité.
       - une nouveauté majeure est apparue : la seconde religion des Français est, à présent, l'Islam. Avec lui, plusieurs apports modifient le vécu social français : les musulmans sont visibles dans l'espace public par leurs vêtements ; ils ont des exigences alimentaires qui modifient le commerce et la restauration collective ; ils portent l'expression de leur foi y compris au sein de leurs lieux de travail... Bref la religion, avec eux, cesse d'être une pure affaire privée.
         - La laïcité de l'État est peu sourcilleuse et les responsables politiques hésitent moins à se mêler à des autorités religieuses non seulement au cours de cérémonies protocolaires, mais pour tenter d'influencer les secteurs de l'opinion influents que constituent les chrétiens, les musulmans et les Juifs.
          - La confusion perdure entre neutralité et agnosticisme : la neutralité est le refus de marquer des préférences pour attribuer des fonctions ou pour exprimer ses propres choix dans l'exercice de ses responsabilités publiques ; l'agnosticisme est l'affirmation d'un doute permanent quant aux choix religieux et c'est donc différent de la laïcité qui accepte la juxtaposition de la diversité des pensées.
          - L'unité de la nation ne peut plus se concevoir dans l'abstention religieuse ou dans l'affirmation d'une morale républicaine : l'universalité des droits de l'homme a cessé de se penser dans le cadre des idéologies occidentales.
         - Les cléricalismes (c'est-à-dire les recherches de la prise de pouvoirs par les religions) ont changé de mode d'action. Des prosélytismes nouveaux sont apparus qui, appuyés sur des médias puissants, bien financés, s'en prennent à la liberté de pensée par soi-même.
           - Une laïcité nouvelle est à promouvoir. Elle est le respect actif non de ce que pense autrui mais de son droit absolu à penser différemment de soi. C'est désormais une conséquence de la reconnaissance de la diversité humaine. La France va devoir accepter en son sein, comme la plupart des sociétés européennes, l'existence de minorités culturelles et donc modifier sa constitution.

Voila ce que sous-tend la remise en avant d'une problématique insuffisamment repensée et qui mériterait un débat tout autre que celui auquel on assiste. Il ne s'agit pas, en effet, de redire ce qui va de soi mais d'examiner ce qui ne va plus de soi, tout en réaffirmant pourquoi la laïcité reste une valeur qui ne vieillira pas si, et seulement si, elle met en pratique le caractère universel de notre diversité.


"Il est urgent de préciser la règle du jeu", affirme Dominique Baudis, Défenseur des droits (autorité administrative de médiation entre les citoyens et l'État). Il veut saisir le Conseil d'État, plus haute juridiction administrative de France, pour obtenir des "clarifications nécessaires" sur l'application du principe de laïcité. C'est bien sur les mises en œuvre du principe de laïcité, garant de la liberté de conscience que les réflexions doivent porter.

samedi 7 septembre 2013

Dilemne syrien

“Trouver des voies afin de surmonter les positions conflictuelles 
et abandonner la poursuite futile d’une solution militaire en Syrie”
Le Pape François.
 

Nous voici de nouveau face au dilemne affreux :
Pour que l'on ne tue plus, tuons celui qui tue...
Ne pas mourir sur Terre consiste à tuer pour vivre :
Désespérant constat que rien ne contredit.

N'en finirons-nous jamais alors avec la guerre ?
On la pare de vertus, d'honneurs et de justice.
Qui n'y consent est lâche, ou traître, ou incapable.
Le piège se referme alors si sauver c'est détruire.

Le chantage est bien là : allons-nous laisser faire,
Massacrer et gazer, sinon ouvrir le feu ?
Et où donc tomberont les obus et fusées ?
Dessus les innocents et criminels mêlés.

Que n'avons-nous toujours frappé les assassins,
Parfois génocidaires, hier au Rwanda ?
La civilisation est-elle à jamais meurtrière ?
Condamnée à la violence dès que privée de pouvoir ?

L'impuissance des puissants s'avère manifeste.
Les grands États-nations ne feront plus la loi.
Où sont, qui sont, les fournisseurs d'armes ?
Qui produit, et paye, les outils et œuvres de mort ?

Le réalisme est-il dans les mains des soldats ?
N'y aura-t-il jamais de société en paix ?
Le choix n'est-il qu'entre guerre et pleutrerie ?
La non-violence n'est-elle qu'un rêve déplorable ?

Mille questions qui n'en contiennent qu'une :
Que faire qui arrête le crime sans le redoubler ?
On n'arrêtera pas l'action d'Assad sans le briser.
On ne limitera pas ses nuisances de loin.

Il n'est pas d'humanitaire militaire.
L'Onu est seule en droit d'entrer sur le sol syrien.
L'interposition est liée à la négociation.
Une guerre civile ne connaît pas de vainqueur.

Le Moyen-Orient est un chaudron brûlant.
Y rajouter du feu le ferait déborder.
Le diable seul s'y agite à son aise.
La guerre partielle peut devenir guerre totale.

Il n'est d'armes conventionnelles ou classiques supportables.
Nucléaires, biologiques ou chimiques nulles ne sont acceptables.
Nous en savons trop, en ce siècle, sur les moyens d'anéantir.
Agir ne doit plus jamais produire pire que ce qu'on combat !

Ne pas bombarder Damas n'est pas faire triompher Assad.
Sauf si l'on s'enferme dans un tout ou rien exécrable.
Les condamnations internationales les plus larges sont seules efficaces.
Informer sape l'autorité des tyrans.

On n'engage pas les peuples contre leur avis.
Deux États ne peuvent agir militairement seuls.
Quelques approbations ne peuvent tenir lieu de légitimation.
Passer par dessus la volonté de l'ONU, c'est la ruiner !
____________


Tel est l'environnement (proches -rouge- et adversaires -bleu-) du régime syrien...

http://www.franceculture.fr/sites/default/files/imagecache/ressource_full/2013/08/29/4689830/crisis3.jpg



Archives du blog

Résistances et romanitude

Résistances et Changements

Recherche Google : rrom OR tsigane